vendredi 11 mai 2018

PLONGEES EN ABYSSES


C'est la bonne nouvelle de l'édition qui démarre en ce moment, le Festival de Cannes propose cette année deux films en liens avec la Yougosphère qui me paraissent plus que dignes d'intérêt: "Chris the Swiss" de la Suissesse Anja Kofmel et "The load/Teret" du Serbe Ognjen Glavonic (prononcer Og'niène Glavonitch). Je n'ai pas encore vu ces deux films, puisqu'ils ne sont pas sortis en France à ce jour, mais il se trouve que je connais assez bien le contexte auquel "Chris the Swiss" fait référence. Quant à Ognjen Glavoni, outre le fait que j'ai bu des bières avec lui au Festival Intergalactique de l'Image Alternative à Brest en 2014, ce qui indéniablement crée des liens, je suis aussi fan de son travail cinématographique. J'avais adoré son "Zivan pravi pank festival", portrait d'un jeune marginal de Voïvodine se piquant d'organiser un festival punk dans son village, et je viens de voir "Dubina Dva/Depth Two", dont "the Load" est le prolongement. 

Ce post ne parlera pas des films présentés à Cannes en tant que tels, mais propose des développements et extrapolations contextuels qui me semblent utiles à partager, en attendant que "Chris the Swiss" et "the load" soient projetés sur nos écrans, je l'espère, très largement, c'est à dire pas seulement à Paris, Lyon, et éventuellement Marseille, mais aussi chez les bouseux de province, qui aiment eux-aussi voir des films qui instruisent ou font réfléchir. Cette dernière remarque s'adresse aux professionnels de la profession (distributeurs, diffuseurs...), au vu de la difficulté de voir des films d'ex-Yougoslavie hors grandes métropoles et festivals spécialisés. Même les derniers Tanovic ont été très mal diffusés. Ce problème ne concerne bien-sûr pas les films d'Emir Kusturica, mais ça on le savait déjà... Fin de la parenthèse.

Les deux films ont ceci de commun de plonger dans certaines abysses des guerres yougoslaves, dealant chacun avec des faits encore aujourd'hui tabous voire volontairement passés sous silence, le tout dans deux pays clés du conflit: la Croatie et la Serbie.

Mêlant images documentaires et film d'animation, "Chris the Swiss" s'appuie sur deux thématiques. Premièrement, celle de la constitution de "brigades internationales" venues prêter main forte à la jeune Croatie indépendante, attaquée par l'Armée Fédérale Yougoslave passée sous orbite serbo-serbe. Comme le grand public l'ignore encore trop souvent, ces "brigades internationales" avaient peu à voir avec leurs illustres aînées combattant en Espagne aux côtés des Républicains opposés à Franco, en particulier sur le plan idéologique. Si quelques nobles âmes progressistes ont vu dans la violence de l'agression grand-serbiste, en grande partie à juste titre d'ailleurs, le visage nouveau et recomposé d'un totalitarisme ethnique de sinistre mémoire, et sont allés "sincèrement" soutenir la Croatie dans sa lutte pour s'affranchir de ce totalitarisme, l'immense majorité des mercenaires s'engageant sous la bannière de la Croatie était constituée de militants d'extrême-droite venus des quatre coins de l'Europe et du monde. Une bonne partie de ces mercenaires et autres aventuriers en quête d'adrénaline étaient déjà aguerris par leur participation à d'autres conflits du globe. D'autres ont été "discrètement" mobilisés par les partis politiques d'extrême-droite d'Europe Occidentale. L'ensemble de la nébuleuse fascistoïde et xénophobe voyait en effet dans le conflit yougoslave une opportunité pour la jeunesse nationaliste occidentale de "sortir du bois", c'est à dire de rompre avec la retraite volontaire, en attendant que sonne à nouveau l'heure de la reconquête, prêchée en 1951, après la défaite nazie, dans "Traité du rebelle ou le recours aux forêts" (Der Waldgang en V.O.), par l'écrivain allemand Ernst Jünger, vieille coqueluche intellectuelle de cette nébuleuse. 


Soldats croates et "internationaux" brûlant le drapeau yougoslave.

Parmi ces organisations politiques voyant une terre de croisades dans la Croatie en lutte pour son indépendance, figurent en particulier deux partis emblématiques de l'extrême-droite ouest-européenne: le Front National et le Vlaams Blok. Concernant ce dernier, il n'est guère difficile de comprendre la parenté idéologique d'avec le nationalisme croate:

- Tous comme les nationalistes flamands estiment que la Belgique est une aberration historique, un Etat non fonctionnel, les Croates en mal d'indépendance avaient une vision assez similaire de la Yougoslavie.


- Le "Bloc Flamand", rebaptisé depuis "Intérêt Flamand" ("Vlaams Belang"), considère depuis toujours la Flandre comme une terre opprimée par une Belgique à dominante francophone, bien que les francophones ne constituent qu'environ 40% de la population belge, tout comme la Croatie se considérait opprimée par une Yougoslavie jugée "à dominante serbe": démographiquement, c'était vrai, les Serbes étaient majoritaires en nombre; politiquement, c'est plus compliqué. Les subtils équilibres de pouvoirs définis par Tito cherchaient plutôt à pondérer le poids des communautés et des Républiques, et notamment à réduire celui du binôme serbo-croate, déjà perçu à l'époque comme un potentiel facteur de déstabilisation. Ce système frustrera au final autant les Serbes que les Croates, et Milošević surfera habilement sur cette frustration. 

- Comme le nationalisme croate à l'époque de l'indépendance, invoquant les valeurs "nobles" de travail, d'ordre, et de rationalité centre-européenne, face au "désordre" yougo-serbo-balkanique, le nationalisme flamand cherche lui-aussi depuis toujours à se séparer de ces Wallons jugés paresseux, frivoles et cosmopolites, au nom d'une Flandre rigoureuse, travailleuse et pure.

- Enfin, et ce n'est pas le moindre des points communs, les nationalistes flamands ne considèrent pas l'occupation nazie et la collaboration de certains Flamands comme le mal absolu, l'Allemagne nazie ayant toujours soutenu ses frères néerlandophones, eux aussi membres de la noble et vigoureuse race germanique, face à la chienlit latine du sud du pays. En Croatie, on le sait, une part notable du courant indépendantiste a très vite flirté avec une réhabilitation plus ou moins ouverte de l'Etat Indépendant de Croatie, Etat pro-nazi conduit par les Oustachis, de sinistre mémoire. 


Soucieux toutefois de respectabilité, le "VB" se détachera de toute action militaire concrète, se contentant de "voyages" en Croatie. Le "sale boulot" sera confié au "Voorpost" ("Avant-poste"), une organisation d'extrême-droite présente en Flandre et aux Pays-Bas, connue entre autres pour pourrir la vie des francophones habitant les communes "flamandes" de la grande périphérie bruxelloise. Ce sont ces militants, habitués à la baston, aux actions coup de poing et à la clandestinité, qui iront se battre en Croatie. 

Le Vlaams Blok en goguette en Croatie.
On reconnaît à gauche
 Filip Dewinter, le patron du "VB".
Photo (c) Stern.

Tout cela est fort bien décrit et analysé par le magazine indépendant flamand "Apache", dans cet article, disponible en français, même si je n'adhère pas à la comparaison qu'il opère avec le cas plus récent des Belges partis combattre en Syrie, analogie qui selon moi met sur le même plan des faits qui ne participent pas des mêmes contextes temporels, sociologiques et politiques. 

Concernant le FN et les milices d'extrême-droite françaises, le soutien à la Croatie peut à priori paraître surprenant, vu qu'aujourd'hui, le parti de la dynastie Le Pen roule plus qu'ouvertement pour le nationalisme serbe, avec d'ailleurs un succès certain auprès des Français d'origine serbe, comme l'humoriste Guillaume Meurice en fit l'expérience (voir ici à partir de 2'30) à ses dépends lors des dernières présidentielles. On aurait aussi pu supposer que le FN aurait soutenu la Serbie au nom des liens historiques et des alliances franco-serbes du début du XXe siècle. Enfin, en parti plutôt centraliste et unitariste, le FN aurait pu plaider pour une Yougoslavie unie sous la bannière serbe, d'autant qu'une partie de la culture politique et du droit serbe est clairement influencée par la culture politique et le droit français, les élites serbes d'autrefois s'étant formées en France. A l'époque, pourtant, ce n'était pas le cas. Cette vision que l'on pourrait qualifier de "pro-serbe" était davantage l'apanage de la "droite bourgeoise traditionnelle", celle qui lit Le Figaro, ce journal étant l'une des rares voix exprimant encore aujourd'hui des sympathies ou de la mansuétude envers les positions serbes durant le conflit et au delà. Ces sympathies s'exprimaient aussi dans certains cercles militaires, et au sommet de l'Etat, François Mitterrand en tête (qui rappelons-le, n'était de gauche que sur le papier), qui aurait proclamé que jamais de son vivant, la France ne ferait la guerre à la Serbie. Dans les faits, ce positionnement au sein des corps constitués aura laissé pourrir le conflit bosnien, avec les conséquences que l'on sait, et aurait, selon certaines sources, permis à Karadžić et à Mladić d'échapper à la justice internationale, la rumeur insinuant que des hauts gradés français en mission sur place les auraient couverts dans leur fuite. 

Parenthèse rapide concernant l'extrême-gauche à cette époque: il semblerait que celle-ci ait été déjà minée par un même campisme que celui qui l'égare aujourd'hui, et dans de larges composantes, sur le chemin de Damas, face au "socialisme laïc" de Bachar Al Assad (rappelons que le parti Baas dont est issu le pouvoir syrien est à la base un parti "de gauche"). D'après la chercheuse Catherine Samary, proche d'Attac et du NPA, cet égarement sera particulièrement flagrant envers les Musulmans bosniaques, que cette gauche, finalement par ignorance des caractéristiques de l'Islam bosniaque d'avant la guerre, enfermera dans un fondamentalisme qui resta, quoiqu'on en dise aujourd'hui, relativement minoritaire durant la guerre (lire ici, ce point est abordé en fin de texte, sous "Réalité et Grilles d'interprétations")
Notons toutefois que la mouvance anarchiste française, en lien avec sa consoeur italienne, tenta de soutenir les réseaux anarchistes de Yougoslavie, ces derniers ayant combattu les nationalismes locaux dès leur apparition, puis sont parvenus à maintenir des échanges durant le conflit. On vit aussi des initiatives d'ONG de gauche et d'associations d'objecteurs de conscience (le service militaire était encore obligatoire en France à cette époque) visant à soutenir les pacifistes et déserteurs serbes. 

Pour revenir à l'extrême droite française d'alors, la connexion avec le nationalisme croate se fit via deux marqueurs caractéristiques: le marqueur religieux, à travers la branche catholique intégriste du Front National, clamant qu'il fallait venir en aide à ce peuple catholique en plein réveil religieux après des années d'oppression (ce qui était faux: la pratique religieuse était "découragée" par la propagande, mais n'était pas interdite). Ce réveil devait être d'autant plus encouragé qu'il prenait des formes très peu favorables à l'oecuménisme, à la modernité et à tous les avatars dégénérés de cette dernière, tels que le droit à l'avortement... Bref, le catholicisme croate semblait assez proche du catholicisme traditionaliste français. Malheureusement, et sans vouloir mettre tous les catholiques croates dans le même sac, l'actualité de ce pays nous démontre régulièrement depuis que cette vision n'était pas erronée. 

L'autre marqueur qui allait cristalliser la mobilisation de militants et de mercenaires d'extrême-droite était l'anticommunisme. Pour l'extrême-droite française, Milošević et la Serbie incarnaient le communisme, un communisme que la Croatie indépendante, acquise à l'économie de marché et aux valeurs traditionnelles, combattait. Autant la grille religieuse pouvait-elle être fondée, autant cette vision d'une Serbie incarnant le communisme est sujette à caution. Certes, Milošević était bien issu du PC serbe, mais il faut quand même rappeler que l'homme fort de Belgrade était, sur le plan économique, un  libéral assumé, ayant de surcroît fait une partie de sa carrière dans le secteur bancaire, et ayant par ce biais vécu à Londres, Mecque du capitalisme triomphant. Milošević fut même au départ accueilli favorablement en Occident, parce que son adhésion au libéralisme, son autorité et son inflexibilité, étaient jugées les plus aptes à faire passer les lourdes réformes économiques voulues par le FMI pour redresser l'économie yougoslave à l'agonie. Comme nous le rappelle la décidément précieuse Catherine Samary dans un autre texte (premier point du texte), les privatisations en Serbie, où les cadres du PC allaient goulûment se servir, ne furent retardées qu'à cause de la guerre, et non par une volonté de maintenir un régime communiste. Par ailleurs le PC serbe a mis en pratique avec un tel enthousiasme les valeurs du nationalisme ethnique, au mépris de l'internationalisme fraternel du communisme, qu'il s'est indéniablement rapproché des principes de l'extrême-droite, n'en déplaise aux naïfs et aux révisionnistes qui voient encore aujourd'hui dans cette politique une volonté de sauver la Yougoslavie socialiste. 

C'est d'ailleurs en prenant conscience, vers la fin des années 90, de certaines communautés de vue entre les préoccupations du FN français et les choix politiques de la Serbie, que Le Pen père insufflera un basculement de son parti vers ce pays. En l'occurrence, c'est notamment sur le Kosovo que se jouera cette bascule, toujours via le marqueur religieux. Des catholiques croates, on passera aux chrétiens serbes, trahis par l'Occident dans leur lutte contre les musulmans albanais (et bosniaques, auparavant), et là aussi, tant pis si tous les Albanais ne sont pas musulmans, et qu'on trouve parmi eux des catholiques et des orthodoxes. L'élément musulman est toutefois majoritaire, d'où ce raccourci facile, mais le nationalisme albanais s'appuie principalement sur la singularité linguistique et culturelle de ce peuple...  Afin de ne pas trop nous disperser, je ne développerai pas davantage cette question du basculement du FN vers des positions plutôt pro-serbes. Cette histoire fera peut-être l'objet d'un décryptage plus complet un jour...

Sur ces connivences entre l'extrême-droite française, politique ou para-militaire, et les nationalistes croates, on lira avec intérêt le très fouillé article de la revue Reflexe, qui, dès 93, analyse avec beaucoup de précision les différentes mouvances à l'oeuvre en coulisse et sur le terrain. 
Christian Würtenberg aka "Chris the Swiss"

C'est dans cet article que j'ai pour la première fois entendu parler, on y arrive enfin, de celui qu'on surnomme "Chris the Swiss", et qui constitue la deuxième et principale thématique du film éponyme. A l'époque, il y a un an environ, j'avais lu cet article parce que je m'intéressais à ces connivences de l'extrême-droite française avec la Croatie puis la Serbie, et avais déjà vaguement un post en tête sur le sujet... Ma curiosité envers l'histoire de ce jeune suisse avait alors été piquée, et j'avais alors commencé à la creuser. C'est ainsi que j'ai eu vent qu'un film suisse se préparait sur cet individu méconnu au destin tragique...

"Chris the Swiss" s'appelait en réalité Christian Würtenberg, et exerçait le métier de journaliste. Il est né et a grandi à Bâle, la grande ville alémanique du nord de la Suisse, frontalière de l'Allemagne et de la France. Qu'est ce qui peut pousser un jeune homme à quitter un pays bien portant, relativement tranquille et officiellement neutre, pour s'aventurer dans les conflits qui sévissent au quatre coins du globe ? C'est une des questions que pose Anja Kofmel, cousine de Christian Würtenberg. La réalisatrice était encore un enfant au moment de la mort de ce dernier. Elle a grandi et s'est construite dans l'aura tutélaire, faite de mythes, de mystères et d'interrogations, de ce cousin parti trop tôt et dans des conditions obscures.

Un mélange d'audace, de courage, d'idéal et de soif de justice que l'on dit propre à la jeunesse, animait le journaliste suisse, d'après le témoignage d'un confrères, Julio César Alonso, un Espagnol avec qui il se lie d'amitié lorsqu'ils couvrent la Tchétchénie et la Géorgie. Quand le conflit éclate en Croatie, Würtenberg se rend sur place. C'est là qu'il décide de se concentrer sur un sujet précis, alors peu abordé par la presse, à savoir ces fameuses brigades internationales de volontaires, leur composition, leur agenda, leurs financements, leurs réseaux...D'après le quotidien croate Jutarnji List, qui, dans un article récent (en serbo-croate), revient sur le film et les polémiques qui l'entourent déjà (on y revient plus bas), Würtenberg est convaincu que l'Opus Dei finance et arme ces milices, une info qu'il tient d'un marchand d'arme croate vivant à Bâle. Würtenberg s'intéresse aussi au trafic de drogue, dont la Suisse constitue une plaque tournante d'autant plus attractive pour les mafias, que la politique "pragmatique" de certains cantons (cf. les parcs à drogués zürichois) favorise la circulation de dope. Or la Yougoslavie en guerre se trouve sur la route de la drogue. 

Pour mieux approcher son sujet, quoi de mieux que d'intégrer l'une de ces brigades elle-même! C'est donc en mode "infiltré", là ou d'autres furent "embedded", que Würtenberg réalise son enquête. Bien évidemment, le jeune homme avait mis les mains dans un cambouis qui n'allait pas tarder à lui exploser au visage, à ouvrir une boîte de Pandore que personne au sein de ces brigades ne souhaitait voir fuiter de quelque façon. C'est là qu'intervient un personnage clé, un Bolivien nommé Eduardo Rozsa Flores ("Rozsa" se prononce "Roja"), curieuse figure dont les origines comme le parcours témoignent, et ce n'est pas le moindre des éléments à verser au dossier de ces mercenaires, des va-et-vient idéologiques qui pouvaient animer ces militants. 


La brigade internationale qu'a intégré Christian Würtenberg.
Debout au premier plan, au centre, le fondateur et chef de la brigade
Eduardo Rozsa Flores.

De père juif hongrois et de mère catholique espagnole, Rozsa Flores passe sa jeunesse en Amérique Latine. Il vient en Europe lorsque sa famille doit quitter le Chili de Pinochet pour "raisons politiques". Après une étape en Suède, c'est en Hongrie que les Rozsa Flores s'installent dans les années 80. Le jeune Eduardo y intègre les jeunesses communistes. Bon élément, il est envoyé à l'Ecole du KGB de Minsk, avant de rejoindre les services secrets hongrois. Alors que les régimes communistes s'écroulent en Europe de l'Est, Rozsa Flores est "peu à peu attiré par le séparatisme ethnique et l’extrême droite; fidèle de l’Opus Dei, il se convertira ensuite à l’islam. Il soutient, enfin, la cause palestinienne autant que les groupes séparatistes et racistes de Santa Cruz, opposés au gouvernement d’Evo Morales, comme l’organisation d’extrême droite Nacion Camba" précise le journal de gauche suisse Le Courrier, dont l'article, désormais introuvable en ligne, est heureusement disponible, quoique dans une version partiellement amputée, chez Investigaction. Cet article écrit en 2009 est une mine d'information sur ce sinistre personnage, autant que sur "Chris the Swiss". C'est cet article qui publie le témoignage de Julio César Alonso, cité ci-dessus. 

Reflexe fait également allusion à Rozsa Flores dans ses recherches, et pour cause, les deux articles pointent clairement la culpabilité de ce dernier dans la mort de Christian Würtenberg. "Eduardo Rozsa Flores débarque en Croatie en 1991 comme journaliste pour le quotidien catalan La Vanguardia. Mais rapidement, exalté par les champs de bataille, il décide de s’engager «corps et armes» pour défendre cette terre en quête d’indépendance. En octobre, appuyé par le président Franjo Tudjman, le milicien hongro-bolivien fonde la Brigade internationale des volontaires, qui regroupera des anciens de la Légion étrangère et des aventuriers de la droite radicale, venus de toute l’Europe participer à cette guerre aussi brutale qu’anarchique." poursuit l'article du Courrier, ajoutant : "C’est dans cette Brigade internationale que s’incorpore en novembre 1991 un jeune Bâlois de 27 ans, Christian Würtenberg, collaborateur de l’ATS, l’Agence télégraphique suisse" (équivalent helvète de l'AFP). 




D'après Jutarnji List, Christian Würtenberg n'aurait pas pu démontrer le rôle actif de l'Opus Dei dans l'armement et le financement des milices, et se serait même rapidement désintéressé de cette guerre qu'il "ne comprenait pas". Ce n'est pas l'avis du Courrier qui pense au contraire que le jeune journaliste avait mis la main sur des infos de première importance. "Jutarnji" dresse un portrait en demi-teinte du jeune suisse, c'est à dire pas complètement flatteur, évoquant un enfant instable et difficile, objet de nombreux soucis pour sa mère qui l'éleva seule. Curieuse proximité avec son futur chef Rozsa Flores, Christian Würtenberg part en Namibie, après un énième échec scolaire, où il participe à la lutte pour l'indépendance au sein des SWATF. Il est cependant rapidement évincé de ces troupes, poursuit le quotidien croate, qui mentionne ensuite des séjours en Laponie, en Thaïlande, où il rencontre et épouse sa femme, avant de revenir en Suisse. Toujours un brin méprisant, l'article écrit que Würtenberg "cherche alors à se présenter comme un journaliste". On est loin de la célébration du courage et de l'audace qui figure dans la presse de gauche. On voudrait dénigrer quelqu'un qu'on ne s'y prendrait pas autrement. Journal généraliste de centre-droit, Jutarnji List semble être au diapason de la "prudence" d'une partie de la société croate face à cette affaire qui entache l'image de la guerre d'indépendance. Je confronte ici cette différence de ton et d'angle, entre un journal de gauche suisse, et un quotidien croate généraliste visiblement sous influence de la vérité officielle de son pays, à des fins "pédagogiques", pour rappeler comment le positionnement politique influence la présentation des faits. 

Difficile bien-sûr de savoir qui des deux parties a véritablement raison, notamment sur le coeur de l'affaire, c'est à dire sur les découvertes qu'aurait pu faire Würtenberg... La vérité est morte malheureusement en même temps que le journaliste: ayant très vite des soupçons quant à sa recrue suisse, Rozsa Flores l'aurait éliminée ou faite éliminer, selon les sources, non sans l'avoir préalablement torturée. Héros national en Croatie, Rozsa Flores ne sera jamais inquiété ailleurs pour son rôle présumé dans cet assassinat, ni dans celui, quelque jours plus tard, du journaliste britannique Paul Jenks venu enquêter sur la mort de Christian Würtenberg. On n'aimait décidément pas les journalistes trop curieux, dans le bourbier de la Slavonie livré aux milices. Trop mauvais pour l'image de la juste cause de la juste guerre d'indépendance croate. Presque à la même époque, Arkan jouera côté serbe la carte d'une fausse "transparence" en acceptant la présence du photographe américain Ron Haviv parmi ses troupes. On aurait tort cependant de voir dans cette attitude un respect quelconque de la liberté de la presse: outre qu'il était probablement habité par un profond narcissisme, Arkan avait simplement compris avant la lettre le pouvoir des images virales, et en l'occurrence le pouvoir de terreur qu'allaient générer ces images, une fois publiées. Une terreur qui allait plus tard vider certains territoires de Bosnie-Herzégovine, à la simple annonce de l'arrivée imminente des troupes d'Arkan. Nous y reviendrons dans un prochain post...

La version officielle prétendra que Würtenberg est mort tué par les Serbes, qui, pour une fois, ont bon dos. Son ordinateur portable ne sera jamais retrouvé, et le journal qu'il alimentait quotidiennement sera rendu à sa famille avec plusieurs pages déchirées. Alors que Rozsa Flores finira lui-aussi par le sang, en 2009, sous les balles de la police bolivienne qui le soupçonnait de préparer un putsch, l'affaire de "Chris the Swiss" retombera dans les nombreuses oubliettes de cette sale guerre sans quartiers ni pitié. Le destin tragique du jeune Bâlois n'est pas qu'un dommage plus ou moins collatéral de cette guerre, c'est aussi un non-dit judiciaire et journalistique en Suisse: l'article précité du Courrier rappelle que les autorités helvétiques refuseront d'instruire enquête et procès demandés par la famille Würtenberg, sous prétexte que l'engagement militaire d'un ressortissant suisse sous une bannière étrangère est un cas de haute trahison. De leur côté, les employeurs du jeune journaliste se désolidariseront de lui, dénonçant les risques excessifs qu'il aurait pris pour mener son enquête. 

C'est une supposition personnelle, évidemment un brin complotiste, mais on peut aussi se demander si, au pays du secret bancaire, de l'espionnage grouillant derrière l'active diplomatie en pays neutre, des parcs à drogués de Zurich, et d'une immigration yougoslave importante, dont certains éléments faisaient partie des mafias locales, quelqu'un avait vraiment intérêt à ce que l'on creuse les pistes ébauchées par le jeune journaliste, pistes où se croisent l'argent de la drogue et autres jeux de pouvoir occultes... Aucune helvétophobie primaire et caricaturale de ma part, je sais que ce pays vaut mieux que tous les clichés qui lui sont attribués, mais l'hypocrisie et la mauvaise foi manifestes autour du décès de Christian Würtenberg peuvent poser question.



J'ignore si le film abordera cet aspect, mais il aura en tout cas le mérite de remettre de la lumière sur la curieuse et tragique histoire de ce jeune journaliste courageux et audacieux. Le trailer est prometteur et annonce, côté animations, une esthétique qui, curieux hasard, n'est pas sans rappeler celle d'imagiers de l'espace yougoslave, tels Zograf, Zezelj ou Lavric. Il est vrai que le film est une coproduction helvéto-croate et que ce sont des studios d'animation croates qui ont réalisé une partie des travaux. Ceci explique peut-être cela.

Pour conclure sur ce film et sur tout ce qui précède, formulons encore quelques remarques de bon sens mais nécessaires à rappeler, et terminons sur un bref exposé de sa réception en Croatie.

De ces collusions avérées entre droite radicale européenne et (para)militaires croates, on ne saurait évidemment conclure que tous les Croates, combattants ou civils, étaient partisans de l'extrême-droite. De la même façon, ces mêmes collusions n'enlèvent rien au sentiment légitime de nombreux Croates que l'indépendance était le prix à payer pour sortir d'une Yougoslavie où Milošević et les appétits nationalistes serbes constituaient une menace réelle. A côté des illuminés et des va-t-en guerre, nombreux citoyens croates espéraient sortir sans trop de casse. Affirmer le contraire ou tirer des généralisations abusives de ces faits, comme on le fait du côté des nationalistes serbes et de certains "amis de la Serbie", n'est qu'un raccourci aussi inexact que malhonnête. 

Ces liens entre droite extrême et nationalisme croate sont enfin un boulet dont, d'une certaine façon, les Croates sont aussi victimes. Ces milices n'ont pas fait de cadeau aux Croates "modérés" ou ayant des états d'âme, et encore aujourd'hui, cette page d'histoire entache la mémoire "juste" de la guerre d'indépendance (celle de ceux qui ont combattu de façon sincère et dans le respect des règles de guerre), et empoisonne la société croate contemporaine. 

Sans surprises d'ailleurs, "Chris the Swiss" fait déjà polémique en Croatie. Des vétérans croates protestent entre autres contre le film, qui "donnerait une mauvaise image de la guerre d'indépendance". Dans son article, précédemment évoqué, Jutarnji List revient largement sur la polémique autour du film: Anja Kofmel a, explique le journal, bénéficié d'une subvention de l'Etat Croate, via une institution soutenant le tournage et la production de films en Croatie. Le journal relève, et semble faire sienne, l'une des thèses en vigueur en Croatie, que le scénario, soumis au départ à cette institution, aurait été sensiblement changé dans la mouture finale du film, donnant une image fausse et négative de la guerre d'indépendance. Face à ces insinuations, on saluera le courage politique et l'honnêteté intellectuelle de la société croate Nukleus Film, coproductrice du film aux côtés des zurichois de Dschoint Venture. Droit dans ses bottes, Nukleus Film, cité par Jutarnji List, a déclaré : "nous sommes fiers et heureux que la Semaine de la Critique ait reconnu l'importance du sujet ainsi que la valeur des investigations qui constituent l'histoire que nous expose la réalisatrice Anja Kofmel, une histoire qui, pour certains peut-être, sera une pilule au goût amer". La société refuse de céder aux pressions, arguant que les faits relatés sont importants, et qu'elle souhaite qu'ils soient portés à la connaissance de tous. Cette réponse du producteur croate est, si besoin en était, une belle invitation à aller voir le film.


* * * * * 

Quittons maintenant la Slavonie minée par la guerre et ses ombres, pour aller dans le "camp d'en face", où niveau mains tâchées de sang et cadavres dans les placards (ou plutôt dans les frigos, dans le cas qui va nous occuper), le tableau est plus que sombre, même si, là aussi, on se gardera bien sûr de toute généralisation et essentialisation. 

"The Load" ne deale pas avec la guerre serbo-croate que l'on vient d'évoquer, mais avec cet autre "front", qui d'ailleurs n'a longtemps pas voulu dire son nom véritable, celui du conflit serbo-albanais autour du Kosovo. On le sait, les Albanais ont longtemps opté pour une résistance non-violente et la mise en place d'institutions parallèles, en réponse à la répression serbe, d'où le fait que ce "front" eut d'abord une forme larvée, rampante, presque en sourdine. C'est face à la lassitude d'une nouvelle génération d'Albanais, déçus de l'absence de résultats de la résistance non-violente, et galvanisés par le soutien de plus en plus objectif des opinions publiques et des pouvoirs occidentaux, que s'est constituée l'Armée de Libération du Kosovo, et que la résistance à Belgrade a pris la forme de la guérilla, malheureusement assortie de lourdes tendances revanchistes envers les civils serbes. 

Arrivent les bombardements de l'OTAN qui porteront le coup fatal à la Serbie, mais où le pouvoir, encouragé par le chaos général, et probablement adepte d'une fuite en avant dont la personnalité suicidaire de Milošević était coutumière, décida de régler son sort à la population albanaise: personnes âgées, femmes, enfants, et autres civils furent massacrés sans autre forme de procès sous un mode opératoire déjà pratiqué en Croatie et en Bosnie-Herzégovine. Les civils étaient rassemblés dans des bâtiments pouvant "recevoir du public" (maisons de la culture, écoles, restaurants, etc.), avant d'être abattus à la kalashnikov ou à coup de grenades. Ces opérations étaient réalisées par l'armée, la police, diverses milices et mafieux, avec la participation occasionnelle de Serbes locaux, souvent d'ailleurs parfaitement intégrés à cette société multiethnique, et sachant donc, dans chaque village ou quartier, où se trouvaient les foyers de l'ethnie à abattre. C'est en tout cas ce qui ressort des témoignages de survivants de ces sordides faits d'armes, évidemment en rupture totale avec le droit international, puisque massacrant ouvertement des civils innocents. D'où la nécessité pour Belgrade de supprimer toute trace visible de ces actes qui vaudraient à la Serbie de nouvelles inculpations à La Haye. C'est pour masquer ces traces que le régime a mis en place une opération secrète, baptisée "Dubina Dva" ("Profondeur Deux"), consistant à organiser le transport par camion des cadavres de civils albanais, du Kosovo vers la Serbie. En plein bombardements de l'OTAN, ce "travail" fut confié à des routiers civils, chargés de se procurer des camions frigorifiques: des camions militaires auraient en effet attiré l'attention des satellites occidentaux... 

Une fois en Serbie, les "chargements" ont  été disséminés dans différentes régions: une partie de ces cadavres seront par exemple détruits dans les fonderies de la ville minière de Bor, d'autres seront enfouis au coeur même de la base militaire de Batajnica (prononcer Bataïnitsa), dans la grande banlieue nord-ouest de Belgrade. Dès le mois d'avril 1999, l'un de ces camions, immatriculé à Prizren au Kosovo, est trouvé par hasard dans le Danube non loin des Portes de Fer, au nord-est de la Serbie. Les plongeurs chargés d'en identifier le contenu, avant que l'on sorte le camion de l'eau, sont saisis d'effroi.  



Très vite, la rumeur officielle insinuera qu'il s'agit de réfugiés kurdes qui se seraient noyés ou auraient été tués par leurs passeurs. Un habitant des environs suggérant qu'il pourrait s'agir d'Albanais du Kosovo recevra des menaces, et sera finalement retrouvé mort. L'affaire s'ébruite donc peu. C'est après la chute de Milošević que les langues commencent à se délier. Dès 2001, Zoran Djindjic évoque cette affaire du camion jeté dans le Danube durant les bombardements de l'OTAN, et une enquête démarre à son initiative. Malgré cette enquête et le jugement de divers protagonistes de cette affaire à La Haye, l'ensemble des faits ne connaît pas les lumières de la place publique en Serbie: hormis la presse indépendante, dont l'audience est restreinte, les médias serbes n'en parlent pas, et aucune reconnaissance officielle, assortie d'excuses, n'est prononcée solennellement. Il est vrai que l'indépendance "de fait" du territoire kosovare "libéré" par l'OTAN, suivie de l'indépendance "véritable" en 2008, empoisonne les relations entre Belgrade et Prishtina, et n'incite ni à l'apaisement, ni à la confession publique des crimes commis, et ce d'ailleurs de part et d'autres.

C'est en tombant par hasard, en 2009, sur deux articles évoquant des charniers de civils albanais trouvés à Batajnica, que le jeune Ognjen Glavoni reçoit un déclic en forme d'immense point d'interrogation. Etudiant en cinéma et musicien dans un groupe métal à cette époque, évoluant dans le milieu culturel et underground de Pancevo, ville importante de la grande périphérie belgradoise, le jeune homme ne trouve aucune réponse à ses questions auprès de ses proches, amis ou famille. Personne ne sait rien sur cette tragédie...ou ne veut rien savoir. L'interrogation se transforme en curiosité, et deviendra peu à peu le corpus d'un film: "Dubina Dva", sorti en 2016, soit après "Živan pravi pank festival", autre documentaire de Glavoni, sorti en 2013. C'est en effet au prix d'une longue enquête de plusieurs années que Glavoni parviendra à reconstituer les pièces de ce puzzle morbide et nauséabond. Il va sans dire que ses recherches n'ont suscité ni réceptivité cordiale, ni coopération assidue des autorités et plus globalement de tous ceux qui ont trempé les mains dans le cambouis sanguinolent de ces transports de marchandise d'un genre particulier, déjà pratiqué sous une autre forme et de manière plus massive dans les années 40, entre divers points du continent européen et quelques lointaines clairières polonaises ou allemandes . 
Les financements seront évidemment difficiles à trouver. C'est le Fonds pour le Droit Humanitaire de Belgrade qui s'engage comme producteur pour "Dubina Dva". L'ONG, qui travaille elle-même sur la question des massacres d'Albanais au Kosovo, fournit au cinéaste de nombreux documents, informations, et lui facilite l'accès à des témoins. 

Le jeune homme n'est pas au bout de ses surprises, confesse-t-il dans une très intéressante interview accordée récemment au journal culturel serbe en ligne "XXZ" (à lire ici si vous parlez la langue). A l'horreur des témoignages s'ajoute celle de toute une "économie" de la tragédie: ceux qui perpétraient les massacres étaient souvent davantage intéressés par l'acquisition des biens de leurs victimes que par la lutte nationale du valeureux peuple serbe contre son ennemi héréditaire. Les routiers qui ont exécuté cette mission "de très haute importance nationale" se sont vus promettre, outre le salaire, d'autres avantages, comme l'obtention d'un appartement (la crise du logement est un vrai problème en Serbie, et l'était déjà à cette époque). Le plus terrible peut-être sera l'exploitation financière de cette tragédie par des avocats et détectives véreux: jusqu'à ce que l'affaire des massacres et des transports d'Albanais devienne publique, en 2001, de nombreuses familles de victimes ont pensé que leurs proches disparus étaient encore en vie, quelque part, et ont engagé des recherches. C'est là que sont intervenus ces avocats et détectives peu scrupuleux, proposant leurs services à ces familles prêtes à tout pour retrouver un père, une soeur, un cousin...De nombreuses familles ont ainsi vendu tous leurs biens pour payer ces sinistres marchands de mensonges, prétendant avoir retrouvé tel parent dans une prison serbe, mais qu'il faut envoyer telle somme d'argent, afin qu'ils puissent "défendre" ce parent et "améliorer ses conditions de détention". Les familles tomberont de haut lorsqu'elles apprendront, dès 2001, que ce parent est en réalité mort, et que sa dépouille, exhumée d'un charnier leur reviendra l'année suivante... Une partie de ces faux avocats et détectives ont heureusement été arrêtés et jugés.

Pour "Dubina Dva", Ognjen Glavoni s’appuiera sur les archives audio du tribunal de la Haye qui fournissent nombreux témoignages oraux, de survivantes des massacres comme des routiers. Parmi ces derniers, l'un se confiera directement au réalisateur, à condition que sa voix soit floutée. 

Quant aux images, c'est là toute la force de "Dubina Dva". Face à l'absence de traces visibles, face aux non-dits, face au black-out et aux omissions volontaires, le réalisateur a choisi de filmer les différents lieux de l'horreur dans leur état actuel. On passe ainsi de la nature luxuriante des abords sauvages du Danube, non loin de la frontière roumaine, aux bâtiments à l'abandon d'une pizzeria au Kosovo, où l'un de ces massacres a été perpétré. On évolue dans les terrains vagues de la base de Batajnica, aux zones industrielles décrépies de la campagne serbe. Le tout entrecoupé de scènes nocturnes de routes, de phares qui se croisent ou de lampadaires qui défilent de manière hypnotique. 




Plans de Dubina Dva

Il n'y a pas de commentaire didactique ou explicatif, comme dans un reportage télé, pour accompagner ces images, mais les voix, obsédantes, des témoins de l'horreur, qu'il s'agisse des survivants des massacres, ou de routiers ayant accepté de témoigner, et parfois de partager leurs états d'âme et leurs traumas: l'un d'eux évoque ainsi ses nuits de cauchemars, malgré les anxiolytiques.  

Cet alliage entre images à priori neutres, vides, souvent en plan fixe ou en lents travellings, et ces paroles qui racontent l'insoutenable, renforce la violence des faits relatés, mais aussi celle des non-dits officiels, et des tabous de la société serbe. "Dubina Dva" est à ce titre une vraie claque, où le processus narratif emprunte une voie résolument expérimentale (on est proche d'un certain cinéma "de recherche" ou d'avant-garde, introduisant volontairement une rupture entre le texte et l'image), pour mieux illustrer l'évidence de l'horreur et des silences coupables qui l'entourent. C'est au spectateur d'imaginer, de se figurer la réalisation de ces massacres et l'organisation méthodique de ce transport de cadavres, en écoutant ces voix, alors qu'il contemple des murs délabrés ou des champs abandonnés et battus par le vent. En se construisant sa propre "vision", au sens propre, des événements, il devient à son tour un témoin direct, actif et concerné de cette page d'histoire. Gageons que montrer des cadavres ou des scènes de violence n'aurait pas eu le même effet: elles n'auraient suscité qu'horreur et indignation momentanées, là où le procédé utilisé permet le recul et la réflexion, mais aussi la confrontation "mentale" de chaque spectateur avec ces événements. On en ressort exsangue, mal à l'aise, sonné. 





Le propos de "Dubina Dva", comme de sa suite "The Load", ne concerne d'ailleurs pas que la Serbie et sa part d'ombre encore non assumée à ce jour, mais a une portée plus universelle.  "J'ai pensé au récent regain de populisme, de nationalisme, de mouvements d'extrême-droite et de fascisme en Europe et aux Etats-Unis, et à l'utilisation des "fake-news" comme une arme" explique Glavoni dans un excellent avant-papier sur "The Load" publié par The Hollywood Reporter, un article qui pose très bien les enjeux et l'importance de ce nouveau film. "C'est avec ce type de propagande que ma génération a grandi et qu'elle a vécu. Ce n'est donc rien de nouveau. Le problème reste de la reconnaître et de la combattre".

C'est à partir de "Dubina Dva" que Glavoni a décidé de réaliser "The Load", "Teret" en serbo-croate, qui peut signifier dans cette langue à la fois la charge que l'on transporte, et le poids, celui que l'on porte sur ses épaules. "The Load" décline les faits explorés dans "Dubina Dva", cette fois ci sous le prisme de la fiction. C'est d'ailleurs le premier long métrage de fiction de Glavoni. Le film raconte l'histoire de Vlada, un routier serbe qui, en plein bombardements de l'OTAN, se voit confier la mission de conduire un camion du Kosovo jusqu'à Belgrade. Pendant la majeure partie du film, on ne saura pas ce que Vlada transporte, alors que le routier croisera sur sa route un jeune punk faisant du stop pour fuir en Allemagne et échapper à cette guerre, et que l'on verra aussi le fils du chauffeur, qui lui, s'enferme à la maison. Ces deux jeunes personnages symbolisent pour Glavoni, nous explique encore The Hollywood Reporter, les deux visages antagonistes de la Serbie d'hier et d'aujourd'hui, celle qui "fuit" dans le déni des guerres et des crimes commis, et celle, qui, étouffant dans un tel climat, "fuit" au sens propre, à l'étranger. 


Une scène de "The Load"

L'aspect générationnel est important dans ce film comme dans les précédents films d'Ognjen Glavoni. Le cinéaste avait 6 ans quand la Yougoslavie a explosé et 14 ans lorsque l'OTAN a bombardé son pays. Il est donc davantage de la génération "post"-yougoslave qu' "ex"-yougoslave, et ses films constituent une source d'information précieuse sur les préoccupations et questionnements d'une partie de cette génération qui a à peine connu la dislocation de l'ancien pays, mais en subit encore les conséquences. La génération de Glavoni, et celle qui a 20 ans aujourd'hui, vivent et ressentent un peu les mêmes inconforts et troubles que la jeunesse d'Allemagne de l'Ouest au début des années 60. Un vieil article de Courrier International, malheureusement introuvable sur le net, rapporte que, influencés par l'idéal hippie naissant, et arpentant l'Europe sur la route de la Turquie ou de Katmandou, ces jeunes Allemands eurent le choc de leur vie, lorsque, au hasard d'une rencontre avec un autre routard, celui-ci, juif américain ou israelien, leur expliqua par exemple pourquoi sa famille a "oublié" volontairement la langue allemande qu'elle parlait pourtant couramment autrefois... De retour en Allemagne, cette génération, perturbée par ce qu'elle a entendu, autant que par le conservatisme volontairement bonhomme et silencieux de la société d'alors, s'insurgera et questionnera les pères. Ce sera le début des grandes remises en question de la société allemande. 

Rappelons qu'une fois que les principaux gros bonnets du nazisme furent jugés à Nuremberg, les vainqueurs américains, obsédés par le nouvel ennemi soviétique, et mus par le "business as usual" pouvant fructifier aisément dans ce grand pays industriel à reconstruire, ont très vite passé l'éponge sur les mains sales de certains notables et cadres pouvant leur servir dans le Nouvel Ordre Mondial, et la mise en place d'une économie de marché "libre et non faussée". De la même façon, la communauté internationale traite globalement aujourd'hui avec indulgence les pouvoirs serbes qui ont succédé à Milošević, celui, actuel, d'Aleksandar Vučić détenant sans doute la palme de la bienveillance, au nom de la stabilité régionale, du développement économique, et du dialogue entre Belgrade et Prishtina, même s'il s'agit d'un dialogue de sourd, et que ce pouvoir est aussi peu démocratique qu'il est issu des cercles, certes aujourd'hui "dédiabolisés" et vaguement "réformés", qui furent autrefois encore plus nationalistes et bellicistes que "Sloba" et sa clique. 

Le contexte serbe et post-yougoslave est cependant différent de celui de l'Allemagne Fédérale ou de l'Europe Occidentale des années 60, où la contestation était aussi liée aux appétits hédonistes des "trente glorieuses" et de la société de consommation. Les jeunes Serbes dealent, eux, avec un monde où les idéologies anciennes sont moribondes ou jugées inopérantes; où la croissance économique, loin d'apporter le bonheur, favorise leur exploitation dans des jobs précaires et sous-payés; où les illusions et les espoirs propres aux années 60-70 ne sont plus qu'un lointain souvenir, aussi ringard qu'irritant au vu de ce qui a suivi ces années et leurs utopies, en Yougoslavie comme ailleurs.

Pourtant, et en dépit de ces différences d'époque et de contexte, cette génération post-yougoslave de Serbie doit se construire au milieu des mêmes non-dits que ceux de la société allemande d'après guerre. Beaucoup de jeunes Serbes éprouvent une sorte de gêne, un malaise diffus, une peur sourde, lorsqu'ils voyagent à l'étranger et à fortiori dans les nouveaux pays nés des guerres yougoslaves. La paix étant revenue, les échanges ont repris: on va dans le pays voisin pour un festival, et les plages croates réunissent à nouveau toute l'ancienne Yougoslavie. Si en principe, ces temps de rencontre se passent globalement bien, un détail ou un malentendu, même insignifiants, peuvent relancer les tensions. Dans ce contexte, les jeunes Serbes ont souvent du mal à formuler ce qu'ils ressentent, à nouer des relations sans se prendre dans les fils emmêlés d'une mémoire incomplète et biaisée, qui leur colle à la peau bien qu'ils ne soient pas responsables de ce passé. Ils se perdent d'autant plus dans cette toile d'araignée qu'en face, leurs interlocuteurs croates ou bosniaques sont eux-aussi parfois gênés aux entournures d'un même passé aux nombreuses zones d'ombre, qui les habitent sans qu'ils le maîtrisent. 

C'est dans ce contexte général, où la vérité n'est pas assumée au sommet, et impose ainsi le poids de la culpabilité et de la responsabilité à tous sans distinction, que quelqu'un comme Ognjen Glavoni a décidé, lui-aussi, de questionner les pères. "Je pense que nous avons hérité d'histoires dont nos parents n'ont pas voulu nous parler, ou dont ils n'ont pas su comment nous parler" poursuit-il dans The Hollywood Reporter. "Peut-être que nous devons trouver la manière d'articuler ces histoires, d'apprendre comment utiliser la rébellion et la colère contre quelque chose qui nous est hors d'atteinte. Je crois que dire les choses, simplement raconter ces histoires, est la première étape". "Le silence sur toutes ces histoires est typique d'une société où le fascisme, la xénophobie et le chauvinisme sont servis et servent au niveau institutionnel" dit encore le cinéaste dans l'interview à XXZ, où il précise : "Pour moi, Dubina Dva n'est pas seulement un film sur le Kosovo et les crimes des années 90, c'est aussi un film sur Belgrade aujourd'hui, sur le système, le régime et la société dans lesquels je vis et je crée".

Ces propos résument à merveille l'importance du travail d'Ognjen Glavoni dans la société serbe contemporaine, mais aussi l'importance qu'un tel film soit aussi projeté sur les écrans occidentaux, pour qu'enfin, cette jeunesse serbe puisse commencer à se libérer du poids de ce passé, dont elle n'est pas coupable, mais qui hypothèque son existence et ses projets.  

Cette hypothèque ne disparaîtra pas du jour au lendemain... Sans surprises, j'apprends, alors que je boucle ce post, que "The load" fait déjà scandale en Serbie. A priori, c'est un syndicat de policiers qui serait monté au créneau pour défendre l'honneur de la profession, apparemment souillé par le film. Afin de publier ce post à temps par rapport aux projections à Cannes, je n'ai pas creusé le sujet mais on se doute que, comme en Croatie par rapport à "Chris the Swiss", la lumière faite sur les tragiques événements survenus à la fin des années 90 au Kosovo sera une "pilule amère pour certains" en Serbie....


Des tombes de civils albanais.
Image tirée de Dubina Dva.

La présence du film d'Ognjen Glavoni à Cannes est aussi un heureux retour de manivelle, après les nombreuses années où le festival ne semblait n'avoir, en provenance de Serbie, qu'Emir Kusturica à nous montrer, certes avec de temps en temps un Goran Markovic ou un Goran Paskaljevic pour équilibrer avec un peu de cinéma de la dissidence serbe d'alors. 

Comme ce blog l'a suffisamment dénoncé (lire ici, pour celles et ceux qui y auraient échappé), cette présence répétée me semblait poser problème, tant sur le plan du monopole artistique qu'exerçait le cinéma de Kusturica, que par rapport aux ambiguïtés idéologiques et socioculturelles que comportaient ses films. Avec "The Load", je me réjouis que ce soit de nouveaux discours qui nous soient proposés à Cannes, tant dans la vision des faits que dans l'approche esthétique: outre que Glavoni et Kusturica ont indéniablement des lectures différentes, si ce n'est opposées, des guerres yougoslaves en général, et des crimes commis par la Serbie dans ces guerres en particulier, leurs langages artistiques respectifs sont eux-aussi aux antipodes. Alors que Kusturica cultive l'exubérance, la folie, et la vitesse qui sont devenues sa marque de fabrique, Glavoni est un cinéaste de l'épure, de la concision, de la lenteur et de la distance. Alors que le premier a fait son succès en dépeignant un monde finalement idéalisé, romantisé, une sorte de bonheur rural préservé des perversions de notre temps, afin de mieux asseoir sa thèse d'une Serbie, folklorique mais éternelle, résistant à l'impérialisme occidental, le second décrit la réalité concrète des campagnes serbes délaissées, où règnent l'ennui et le dénuement matériel comme existentiel ("Živan Pravi Pank festival"), et où bruissent les silences assourdissants des tabous sanglants de l'histoire récente ("Dubina Dva"). Je l'ai aussi écrit à l'époque dans le même post: je reste persuadé qu'à travers cette folie rustique et débridée qui habitait ses films, Kusturica cherchait à excuser ou minimiser les responsabilités serbes dans les guerres yougoslaves. Les Balkaniques y étaient présentés comme des "bons sauvages", à la folie joyeuse autant que dangereuse, mais plus forte qu'eux, marquée par une fatalité qui en quelque sorte les dédouanait de leurs responsabilités. 

Après ces années dominées par un étouffant cinéma de l'excès idéologiquement orienté, il était temps qu'un jeune cinéaste serbe nous donne à voir le vide, le silence, la torpeur et l'absence, pour que l'on puisse enfin regarder les choses en face, mais aussi et surtout que l'on puisse recommencer à respirer.


* * * * 

Anja Kofmel (ci-contre) et Ognjen Glavonić (ci-dessous), nés respectivement en 1982 et 1985, ont presque le même âge. Leurs motivations de départ sont différentes: la Suissesse essaye de mieux connaître ce cousin fantôme, dont l'histoire et les mystères l'ont hantée depuis toute petite, et plonge finalement dans les violents méandres de la guerre en Yougoslavie, alors que son confrère serbe investigue les lourds tabous de sa communauté qui remontent à la surface, pour s'affranchir d'un passé castrateur, et redonner un avenir à sa génération. 

Derrière ces différences, les deux cinéastes éclairent, chacun à sa manière, les points de rencontre, comme de rupture, entre l'histoire personnelle, le vécu intime, et la "grande histoire". Ils questionnent la transmission, l'héritage et le passage de relais d'une génération à l'autre, d'une époque à l'autre et d'une histoire à l'autre. On pressent indéniablement deux films bouleversants et passionnants, et on a hâte de les voir!


Rappel Cannes:

- "Chris The Swiss" est présenté dans le cadre de la Semaine de la Critique (à partir du 13 mai)
- "The Load" est projeté de la cadre de la Quinzaine des Réalisateurs (à partir du 12 mai)


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