samedi 27 février 2016

QUI VEUT LA PEAU DE L'OURS D'ARGENT ?

Je suis sincèrement ravi pour Danis Tanovic et l'Ours d'Argent qu'il vient d'obtenir à Berlin pour son nouveau film "Mort à Sarajevo". Et ce, malgré le fait que le film soit l'adaptation cinématograpique d' "Hôtel Europa", la pièce que l'insupportable BHL avait écrite et dirigée pour le centenaire de l'attentat de Sarajevo. 
Je ne l'ai pas vue mais, à la lecture du scénario et aux dires de mes "agents" en Bosnie-Herzégovine, elle semblait être un monument de poncifs masturbatoires du genre de ceux dont l'écrivaillon germanopratin est coutumier. Non loin d'ailleurs des terrasses de Saint Germain, et malgré quelques copinages du plan-média, "Hôtel Europa" fût aussi accessoirement un flop lorsque, parti des quais de la Miljacka, il atteint ceux de la rive droite de la Seine, le Théâtre de l'Atelier écourtant la diffusion de la pièce, le "tout Paris" ayant visiblement mieux à faire que de s'inquiéter du sort de l'Europe qui serait "morte à Sarajevo" (le crédo du "philosophe" à la chemise ouverte), et depuis, ne s'en serait pas remise.

Mais soit, bravo au réalisateur de "No Man's Land" pour ce prix, probablement mérité. Je tâcherai de m'en assurer à la sortie du film sur les écrans français.

En revanche, je ne puis m'empêcher d'être un peu perplexe face à certaines réactions et commentaires que je lis, depuis la proclamation du prix, dans certains médias et sur les réseaux sociaux bosniens. Je ne dis pas que ces réactions sont majoritaires et n'en tire aucune généralisation. Néanmoins, elles sont suffisamment présentes pour que je décide d'en faire un post.

On s'étonne ainsi par exemple que Tanović ait cette fois-ci dédié son prix à ses parents, alors que pour la récompense qu'il avait obtenue en 2002, également à Berlin, pour "No Man's Land", il avait dédié cette distinction à la Bosnie-Herzégovine.
Tanović à Berlin

Personnellement, je ne vois pas où est le problème que le bénéficiaire d'un prix, quel qu'il soit (sportif, artiste, diplômé, etc.), le décerne à ses parents. C'est une façon de leur dire "merci de m'avoir entouré, accompagné, encouragé, d'avoir fait ce que je suis pour me permettre d'en arriver là...cette victoire est un peu la vôtre". C'est à la fois touchant, sympathique et complètement respectable et je ne vois pas ce qu'il y aurait à théoriser là dessus, surtout pour l'opposer à la précédente dédicace.

Précisément, cette dernière me laisse bien plus perplexe que le renvoi d'ascenseur à la fois fier et ému à ses géniteurs. Peut-on dédier un prix cinématographique à un pays ? En d'autres termes, indirectement récompenser ce pays ? Et surtout récompenser un pays comme la Bosnie-Herzégovine ? Et enfin le récompenser à travers un film qui parle des souffrances que ce pays à enduré durant la dernière guerre ? Je cherche bien-sûr volontairement la petite bête et comprends en réalité quelle était l'intention de Tanović en dédicaçant son prix pour "No Man's Land" à son pays: c'était une manière de dire "nous avons souffert, nous sommes toujours dans la merde, mais voilà, nous savons aussi créer et être récompensés pour nos créations, gardons courage et espoir !". 

 Une scène de "No Man's Land"

C'était là aussi sympathique et respectable, parce que le but était de redonner un peu de fierté, de confiance et de dignité à un pays où ses notions étaient et demeurent malmenées. Mais peut-on précisément tirer fierté, confiance et dignité du fait d'avoir souffert atrocement, de créer à partir de cette souffrance, et d'obtenir un prix pour la création née de cette souffrance ? J'avoue ne pas avoir de réponse tranchée mais je me permets de poser la question. Le prix, dans ce cas, est plutôt une décoration, une médaille de guerre, mais c'est aussi une couronne mortuaire, un honneur rendu à la nation de façon post dolorem et post mortem. Dans cette acception, le prix dédié peut avoir du sens, mais cela aide-t-il le peuple bosnien à repartir de l'avant ? N'encourage-t-on pas l'obsession mémorielle, certes bien-sûr nécessaire et légitime? Et n'encourage-t-on pas non plus le penchant victimaire de ce travail de mémoire, au détriment de la catharsis, de la rémission, et de l'élan pour se reconstruire ?

Là encore, point de réponse ferme et définitive. Et il faut tempérer le questionnement en rappelant qu'en 2002, la guerre était pour ainsi dire encore "fumante". Milošević venait d'être détrôné et remplacé par le "nationaliste modéré" Koštunica, l'homme qui jouait les kakous, avant l'invention du selfie, en posant armé d'une Kalash' durant la guerre en Bosnie-Herzégovine. 


Karadžić et Mladić couraient toujours. Pas de quoi rassurer ni apaiser et encore moins cicatriser, d'autant que le pays "primé" indirectement par Tanović était politiquement atomisé et que chacun y avait sa vérité sur la guerre. La dédicace y trouve sans doute là sa signification et sa nécessité. Nous sommes en 2002, et sur les plaies pas encore refermées, un prix vient reconnaître les souffrances endurées. Et endurées par chaque camp, rappelons le, car le film d'alors réunit un Serbe et un Bosniaque dans le même pétrin. La force de la dédicace est aussi là, c'est une dédicace à tout le pays, pas à une communauté, ce qui n'est pas étonnant de la part d'un cinéaste opposé au nationalisme et revendiquant une Bosnie-Herzégovine "multiethnique" et citoyenne.

C'est là que je m'étonne de lire dans certains commentaires et articles, informant de la remise de l'Ours d'Argent pour "Mort à Sarajevo", des remarques du genre "la Bosnie-Herzégovine récompensée", "l'Ours est à nous", "on a gagné"... Je pense certes depuis longtemps que les grands festivals de cinéma font partie du pain et des jeux offerts pour distraire la multitude, mais la caution culturelle reste là pour leur éviter de s'apparenter complètement aux jeux du stade. Aussi, ces commentaires dignes des supporters de football ou des jeux olympiques m'intriguent au plus haut point. 


D'abord parce que c'est qui, "on" ? Même pour le football, je n'ai jamais compris comment quelqu'un qui a passé le match assis dans son fauteuil avec son pack de Kro dûment entamé, ou hurlant dans les tribunes quelques chants virils, peut dire "on a gagné"!?

La question vaut pour l'ours... Qui a gagné ? A qui appartient l'ours ? A la Bosnie-Herzégovine, vraiment ? Non, c'est pour les parents de Danis Tanović, et c'est un peu ça qu'on lui reproche sans le dire vraiment, et c'est pour ça qu'on clame quand même que le pays a gagné et que le prix est à tous. On oublie au passage que Tanović, quelques jours avant la remise de l'ours d'argent, s'est fendu d'une dédicace à son pays qui pouvait valoir soutien au bon peuple. Il s'est en effet livré à une violente diatribe contre la classe politique bosnienne.

Mais quelle Bosnie-Herzégovine aurait gagné dans le prix décerné à "Mort à Sarajevo", puisque certains médias et individus le prétendent, en tout cas l'écrivent? Est-ce à nouveau la Bosnie-Herzégovine qui a beaucoup souffert et qui souffre toujours et retrouve ainsi un peu de fierté, de dignité et de confiance? Ou bien est-ce la Bosnie-Herzégovine qui est descendue massivement dans la rue par deux fois (relire ici et ), incarnant un formidable espoir et faisant un pied de nez à la rengaine de l'apathie et de la fatalité qui lui collait à la peau comme tous les clichés qui lui sont habituellement associés? Si c'est la deuxième option, moi je prends, mais j'ai comme un léger doute.


"Printemps Bosnien"

"Mort à Sarajevo" n'élude pas la problématique sociale de la Bosnie-Herzégovine contemporaine, en évoquant la grève, véridique, du personnel du "mythique" Holiday Inn pour cause de salaires non payés. Le film se rapproche donc de ce qui a envoyé les Bosniens dans la rue. Cependant, il reste quand même inspiré par l'oeuvre d'un homme dont l'égo et le messianisme bien pensant contribuent à enfermer le pays dans ce "surplus d'histoire" que l'on évoquait ici, et dont pourtant une bonne part de ses habitants me semble chercher à sortir. L'intrigue nous ressort un Gavrilo Princip qui participerait à un talk-show durant le centenaire de l'attentat, un choix pas très heureux d'après un critique qui a vu le film et ne semble pas y avoir totalement adhéré. 
Et un choix qui suggère selon moi encore et toujours que la Bosnie-Herzégovine c'est ce détonateur, au coeur de l'Europe, cette Europe, qui, d'après BHL, puisque c'est de lui qu'on parle un peu plus haut, serait morte à Sarajevo, la fameuse  "ville-martyre" des journalistes...

Martyre, un mot qui suggère que la ville aurait choisie et assumé son destin de victime. Certes les journalistes qui ont parlé de "ville martyre" jusqu'à la nausée l'ont choisi dans son sens actuel, général, familier: un martyre en est un parce qu'il souffre atrocement. Mais les mots ne sont pas innocents, et un martyre, à l'origine, est celui qui souffre, meurt, parce qu'il a refusé d'abjurer sa foi. Ainsi, Sarajevo aurait refusé d'abjurer ce qu'elle est. Ce n'est pas complètement faux, loin de là, mais c'est impliquer que tous ses habitants auraient choisi, courageusement et dignement, de rester durant le siège. Ce fut vrai pour certains, et les exemples ne manquent pas, mais je doute que ce fut le choix consenti et mûrement pensé de tous.

Le siège de Sarajevo ? 
Non, "l'Europe qui meurt à Sarajevo"...nuance !

Cependant, l'Europe qui meurt à Sarajevo, ville-symbole-et-martyre-de-cette Europe-qui-meurt-à-Sarajevo, c'est le fil rouge qui a permis de romancer, d'héroïser et d'idéaliser la résistance, réelle et courageuse, de Sarajevo, et donc aussi ses souffrances, comme si finalement, de Gavrilo Princip au siège par les forces de Karadžić, la mort et la souffrance étaient le destin inéluctable de cette ville et de ce pays. Sa mission presque, voire sa fonction "christique".

Serait-ce cette Bosnie-Herzégovine là qui a gagné, via Tanović, à Berlin samedi dernier ? Si oui, je ne suis pas sûr qu'il faille s'en réjouir, car cela voudrait dire que rien n'a bougé depuis 2002, et que la dignité et la fierté du peuple bosnien restent intimement liées à ses souffrances. On reste alors enfermé dans une Bosnie-Herzégovine à l'héroïsme romancé, passéiste et masochiste, alors que le pays "qui gagne", ce pourrait être celui qui s'engage, manifeste et se place dans le présent pour mieux construire l'avenir, comme on l'a vu lors des deux "frondes" populaires qu'a connu le pays. Ca n'enlève rien au talent de Tanović et j'irai juger le film par moi même. 

Je comprends aussi que le moindre rayon de soleil, la moindre attention, puisse susciter la joie et la fierté d'habitants souvent désespérés. Mais il n'est pas interdit de poser la question du "récit bosnien" que véhiculent l'Ours d'Argent et ceux qui s'en attribuent la victoire sur le net.

Une dernière chose me chiffonne dans ce plantigrade argenté et la pluie d' "autosatisfécits" qui l'accompagne... A la Berlinale cette année a aussi été projeté un film intitulé "Depth Two". Il n'était pas en compétition dans la même sélection que "Mort à Sarajevo", car son auteur est beaucoup plus jeune et en début de carrière. Il n'a pas eu de prix et vous n'en avez probablement pas entendu parler, parce qu'il a été peu médiatisé.
"Depth Two" est le film d'Ognjen Glavonic, un jeune réalisateur serbe que j'ai eu le plaisir de rencontrer en 2014 à Brest, au festival Intergalactique de l'Image Alternative où son documentaire "Zivan pravi pank festival" était présenté. 

 Ognjen Glavonić

Ce n'est pas parce que je l'ai rencontré que j'en parle, même si c'est un garçon fort sympathique, mais parce que "Depth Two" aborde un sujet lourd, et à ce jour toujours plus ou moins tabou dans la société serbe: le massacre par la police serbe de plus de 700 civils albanais, hommes, femmes et enfants, durant les "événements au Kosovo" en 98-99, et le transport de leurs cadavres en camion frigorifique jusqu'à Batajnica, base militaire située dans la grande banlieue de Belgrade, où ils seront enfouis. 

"Depth Two" est un "thriller expérimental" où Glavonić a choisi de filmer les espaces vides, les absences de traces, les silences à Batajnica pour mieux faire ressortir le silence assourdissant qui règne autour de cette page sinistre de l'histoire de la Serbie, et en particulier le silence des institutions compétentes. "Quand celles ci ne font pas le travail qui pourtant leur incombe, c'est à nous les individus de nous en occuper et de leur rappeler ainsi qu'elles doivent le faire", explique le cinéaste.



Il y a fort à parier que "Mort à Sarajevo" va être correctement diffusé, qu'il bénéficiera d'une bonne couverture médiatique, et d'une bonne fréquentation. Tant mieux et je m'en félicite. De son côté, "Depth Two" va au mieux tourner dans quelques festivals de jeunes auteurs et quelques manifestations autour du cinéma indépendant, autant dire dans un circuit restreint. Ce n'est pas la faute de Tanović, ce n'est pas contre la Bosnie-Herzégovine que de le dire, et loin de moi de vouloir opposer ou mettre en concurrence les deux films.

Cependant, je ne sais pas vous, mais moi, qu'un jeune cinéaste serbe, qui vient d'avoir trente ans et n'a connu que partiellement les guerres yougoslaves, pose la question de pourquoi en son nom et au nom de tous ses compatriotes, on a massacré des hommes, des femmes et des enfants et fait disparaître leurs corps, je trouve que c'est une nouvelle importante. Aussi importante que le prix, certes prestigieux et bienvenu, reçu pour un film inspiré par une star médiatique contestable qui nous raconte depuis 24 ans le même "roman bosnien", plein de pathos et de fatalisme, celui que l'on entend d'habitude.

Ognjen Glavonić ne se gargarise pas de la grande histoire, celle dont BHL se sert pour flatter son égo et sa vision grandiloquente de l'Europe. Il ne parle pas avec emphase de villes symboles ou de martyres d'une Europe qui se meurt (selon moi beaucoup plus dans les salons feutrés de Bruxelles, voire à Saint Germain des Prés, qu'ailleurs). Ses centres d'intérêts, ce sont les marginaux, les borderlines, les ombres, ceux qu'on ne voit pas dans le "récit serbe" d'aujourd'hui qui lui aussi se romance doucement et se refait discrètement une virginité, entre Exit, Guca, Savamala, et le rapprochement avec l'UE. 

Le précédent film de Glavonić racontait l'histoire de Živan, un gamin pauvre de Voïvodine souffrant de troubles psychiatriques et poète à ses heures, qui se pique d'organiser un festival de punk sur le terrain de foot de son village. Derrière les bricolages et les galères de Živan pour monter un événement avec des bouts de ficelle, le film donnait une infinité d'infos sur la Serbie d'aujourd'hui et sur sa jeunesse. 
 
Une scène de "Živan pravi pank festival"

Avec "Depth Two", que j'irai voir aussi, si il est programmé dans ma ville, Glavonić s'attaque directement aux ombres qui hantent l'histoire de son pays, ouvrant enfin une brèche dans les questionnements sans réponse, et parfois la culpabilité inconsciente, que les jeunes serbes comme lui portent en eux, sans toujours savoir pourquoi. Il n'est pas le premier à le faire et d'autres lui emboîteront le pas, mais que son film soit passé par la Berlinale est une étape importante, que même des médias serbes mainstream ont relevé (Politika, le "grand journal de référence", souvent aux ordres, en a parlé, C'est dire!).  

C'est une goutte d'eau, bien-sûr, mais c'est rassurant et encourageant. Et c'est aussi une bonne nouvelle pour la Bosnie-Herzégovine qui pourrait un jour peut-être y "gagner" autre chose qu'un ours... 



L'illustration qui ouvre le post est la couverture, signée de Claude Lapointe, de l'édition Folio/Gallimard de "La fameuse invasion de la Sicile par les ours" de Dino Buzzati, conte moral que je lus dans ma jeunesse. L'image m'est toujours restée et me semble coller au titre et au propos de ce post.

1 commentaire:

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