dimanche 10 novembre 2013

CARTE BLANCHE A L'ETOILE NOIRE (5) : MOSTAR PERDU, MOSTAR RETROUVE

Suite de la Carte Blanche à l'Etoile Noire, ce parcours à la fois géographique et mental dans Mostar qui ponctue notre blog depuis plus d'un an. Hasard du calendrier, nous publions ce nouvel épisode vingt ans et un jour après la destruction du célèbre pont par les milices nationalistes croates du HVO. Un acte suscitant la stupeur générale en Europe et dans le monde.
De cette destruction, il n'est point question ici. Le pont est certes un symbole fort mais comme tout symbole fort, il tend à dissimuler par sa puissance d'autres traces, indices, signes ou faits, que cette carte blanche s'est toujours efforcée de dépister, hors des clichés et des sentiers (re)battus.
Ce post revient sur différentes "mémoires" de la ville, tantôt enfuies, à l'abandon, méprisées et souillées, tantôt miraculeusement renaissantes.  Bonne lecture!



Je ne sais jamais si j’ai le droit d’entrer ou non, si c’est bien là ou non. D’une fois sur l’autre, depuis 15 ans, j’hésite. Au fil du temps, les ordures, vieux vêtements, bouteilles vides s’accumulent, s’éparpillent, la végétation grignote le tracé de l’allée qui mène à l’entrée.

J’avance toujours doucement, inquiète de voir surgir une créature des buissons. Il faut passer le premier portique en pierres blanches. On ne sait jamais où l’on est. Un bassin abandonné est là, devant moi, comme un trou fait par un projectile dévastateur. Il est plein de détritus.

Il faut s’aventurer sur la petite allée qui part sur la droite. Ca grimpe. Il ne faut pas se laisser faire par les hauts murs, il faut continuer d’avancer sur les pavés incommodes et d’un seul coup, il est là, le cimetière des Partisans.

Je serpente jusqu’à la cime et m’assois sur ce qui devait être une fontaine. C’est le seul endroit de Mostar d’où l’on peut admirer toute la ville sans voir la croix au sommet de Hum.
Le panorama est majestueux, totalement offert, vulnérable. Les grillons assourdissants.


Il est difficile de comprendre la complexité du lieu, son agencement, sa logique, sa topographie. Mais on est bien, là, au cœur de ce parc-monument. Tout d’abord c’est la paix de l’endroit qui jaillit. Ces 5 hectares dédiés à l’antifascisme n’attirent plus grand monde. Après la paix, c’est l’inquiétude qui sourd. C’est intimidant d’être seule dans un cimetière profané. Peu à peu, les différents graffitis recouvrant les murs m’apparaissent, des croix gammées, des U oustachis, des stèles brisées, les couronnes de fleurs déposées le 14 février ont été brûlées.
Le 14 février, date anniversaire de la libération de Mostar, l’association des Partisans vient déposer des fleurs, rendre hommage aux camarades morts au combat et se rappeler la résistance de Mostar pendant la seconde guerre mondiale.

Alija Bijavica, le président de l’association des Partisans, (mort en 2009), aimait rappeler que Mostar est la ville qui avait donné le plus de Héros Nationaux à la Yougoslavie.

Il aimait tant rappeler le courage et l’intrépidité des mostariens mais ne manquait jamais l’occasion de souligner sa déception de ce qu’était devenue la ville. Il nous rappelait toutefois sans cesse, à nous, « les jeunes », que nous devions être patients et humbles dans le combat.

 

Je me suis toujours demandé ce qu’on a dit ou enseigné aux jeunes qui viennent boire la nuit dans le cimetière des Partisans et qui dispersent leur frustration à grands coups de graffitis sur les murs de cet endroit singulier. Quel autre pays peut se targuer de s’être construit et unit autour de l’antifascisme ? Si j’avais eu un grand père partisan, que ferais-je de cet héritage aujourd’hui ? Que pourrais je en faire?

Parfois, je croise un ou deux vieux qui trainent par là, les mains dans le dos, le regard en même temps là et pas là. Je vois de petits haussements d’épaules, une certaine incrédulité dans la façon de faire « non » de la tête, le refus du présent et ce qui semble être une absence d’avenir.

Ne reste plus que le passé effacé de Mostar, nié, détruit, piétiné, saccagé, graffité. La dégradation permanente des monuments antifascistes mostariens n’est qu’un des symptômes les plus lisibles de ce qui ronge la ville. Je quitte le cimetière toujours précipitamment, triste mais soulagée. Angoissée de savoir dans quel état je le retrouverai à la prochaine visite.

 
 
En revenant vers la place d’Espagne, je regarde ces quartiers qui n’ont pas du changer beaucoup puisqu’ils n’ont pas eu besoins, eux, d’être reconstruits. Ce n’est pas pour autant que c’est plus facile pour les gens qui y vivent d’ailleurs. Je ne connais quasiment pas cette partie de la ville. J’habite « là bas », « de l’autre côté ». Je n’ai jamais rien à faire de ce côté ci de la ville. Quand j’y flâne, j’y ai un but, et c’est souvent le cimetière des Partisans. Je regarde ces rues intactes bordées de bâtiments délabrés par le temps, ces vieux arbres, ces demeures vides, d’un autre âge, nichées au fond de jardins ressemblant maintenant à des palais abandonnés attendant qu’on veuille bien régler la succession.

Je ne sais rien, strictement rien, désespérément rien, de ce qu’ont vécu les gens de ce côté ci de la ville pendant le siège. Ni de ce qu’ils vivent maintenant d’ailleurs.
 

Il fait presque nuit quand j’arrive place d’Espagne, la chaleur est un peu retombée. Je ne sais que faire de moi. Je regarde le lycée rénové et sa façade orange, le square devant lui, refait à neuf. J’ai très soif, je pense à aller boire une bière dans le petit bar planqué derrière la place, dans la fraicheur nocturne des figuiers du jardin.

 


Et puis je distingue quelques personnes qui marchent vers Lenjinovo. On m’a dit qu’elle avait été refaite récemment. Je vais aller jeter un œil pour voir ce que les urbanistes ont inventé ce coup-ci.

Je m’approche et j’entends un gentil brouhaha, des voix, des parents qui appellent leurs enfants, les enfants qui leur répondent que non, ils ne veulent pas rentrer. Arrivée devant la promenade Lénine, je pense avoir une hallucination.

Là, au milieu de ce qui était le centre ville avant la guerre, des dizaines de gens marchent ou sont assis, discutent tandis que les enfants jouent et réclament des pop corns ou des glaces.  Je me souviens de cette allée sombre, inquiétante, vide. Elle est maintenant vivante, animée et sereine.

J’avance au milieu des gens et trouve une place sur un banc. Je m’assois ou plutôt je me laisse choir sur le banc, je renvoie le ballon à une bande de petits gars qui jouent un peu plus loin, j’écoute les mamans qui discutent, le vendeur de glace s’allume une clope et me regarde. J’observe le va et vient des jeunes parents avec leur poussette et les bébés endormis dedans. Certains passent plusieurs fois, ils font l’aller retour d’un bout à l’autre de Lenjinovo, tranquillement. Beaucoup semblent eux aussi redécouvrir les lieux.


Une idée m’effleure mais elle ressemble tellement à un mensonge que je refuse de la laisser s’installer en moi. Quand même, je rouvre les yeux, j’ai peur de cette idée, j’ai peur de me tromper et que demain en en parlant avec les amis je découvre que ce n’était qu’un leurre. 


Je referme les yeux. Les larmes montent en même temps qu’un sourire presque sauvage. Je pense que j’ai devant moi un bout de Mostar « avant ».

Je me dis qu’avant la guerre, cet endroit devait ressembler à ça. Pour une fois, on n’a pas remplacé un espace commun par un centre commercial ou une banque et les gens ne s’y sont pas trompés. Cet endroit est à eux, ils l’habitent, l’occupent, en profitent. 
J’ai l’impression qu’il faut que je me dépêche de vivre cet instant interdit, illégal, étrange. Je crains qu’une force invisible ne vienne reprendre ce qui a été donné mais rien ne se passe. Je reste là, assoiffée mais heureuse. Je bois chaque détail du regard. J’engloutis chaque cri d’enfant, chaque rire, chaque bruit de cavalcade et de vélo. J’enregistre méticuleusement chaque détail de ce cadeau inespéré qu’est Mostar retrouvé.

(c) Crna Zvijezda 



Le clip de cet épisode : Darko Rundel "Ay Carmela"

Ancien chanteur de Haustor, groupe de Zagreb, culte dans les années 80, Darko Rundek s'est, depuis les guerres des années 90, exilé à Paris. Il poursuit désormais une carrière solo, à cheval entre la France et l'ex-Yougoslavie, pays où il conserve une certaine aura. En 2000, il signait, sur son album "U sirokom svijetu", cette très belle reprise en serbo-croate de "Ay Carmela!", chant anarchiste espagnol du XIXe siècle, repris et réadapté par les Républicains durant la guerre d'Espagne. Ce morceau figure aussi sur la compilation antifasciste "Zajednicka Borba" dont nous avions parlé avant l'été.
 

Traduction des paroles en français ici.


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