jeudi 25 juillet 2013

NOS ANCETRES LES EFFACES

C'est un fait relativement méconnu du grand public, mais au moment de l'indépendance de la Slovénie, plusieurs milliers (1) de citoyens habitant le pays, parfois depuis plusieurs décennies, ont été "izbrisani"/"effacés" des registres officiels et donc privés de leurs droits civiques. Ils sont devenus des sans-papiers, voire des apatrides. Leur tort, être d'origine serbe, croate, bosniaque, macédonienne, monténégrine, etc., dans un nouvel Etat où l'ancienne patrie unitaire et sa devise de "fraternité et unité" n'avaient plus cours. La question des "effacés", moins spectaculaire que la purification ethnique orchestrée à coup de kalashnikov, viols et tortures, a aussi généré son cortège de drames humains et de douleurs. 

(1) entre 8000 et 26000 selon les études et les sources


Suite à un long et tortueux processus juridique, passant entre autres par la Cour Européenne de Strasbourg, une partie des "effacés" a pu faire entendre sa voix. Ceux qui veulent obtenir réparation avaient jusqu'à ce 24 juillet pour déposer un dossier auprès de l'Etat slovène. Il est désormais trop tard, et les affaires non rapportées seront "classées" et prescrites, et à l'effacement administratif succèdera progressivement celui de l'oubli. 

Les "effacés" slovènes ne sont pas les seuls "effacés" tout court des guerres yougoslaves. Encore aujourd'hui, de nombreux citoyens de l'ancienne fédération ont le plus grand mal à justifier de certains droits ou de leur identité en raison de registres d'état-civil brûlés, détruits, perdus. Ce n'est pas une nouveauté et la deuxième guerre mondiale avait déjà "fabriqué" son lot d'effacés sur les terres yougoslaves. Le mot "yougoslave" lui même tend aussi à s'effacer, rentrant dans l'Histoire et ses poubelles, et ne devant sa survie qu'à l'infâme préfixe "ex-" qui lui est désormais accolé pour mieux pointer l'ablation du présent qu'il sous-entend. "Yougoslave" a pourtant correspondu à l'une des cases du recensement à l'époque, où l'on pouvait se déclarer comme tel. Un choix qui demeurait minoritaire (5,4% en 1981), ce qui ne veut pas dire que tous ceux qui se déclaraient Serbes ou Slovènes étaient forcément des suppôts du "chacun pour soi et entre soi". Aujourd'hui, s'affirmer "yougoslave" est en revanche un positionnement politique et identitaire qui vise précisément à combattre l'effacement de ce passé. 


Bosanski Brod pour les Bosniaques + Srpski Brod pour les Serbes = Brod tout court

On pourrait aussi, dans ce long catalogue, parler de l'effacement des noms de lieux, Bosanski Brod ("Gué Bosnien") devenant par exemple durant la guerre Srpski Brod ("Gué Serbe"), puis dans la fausse neutralité de l'après-Dayton simplement "Brod" ("Gué"). On pourrait constater l'effacement du cyrillique, ou au contraire celui de son pendant latin. 


Reste d'une plaque commémorant une bataille où les Partisans ont mis la raclée 
à l' occupant.

On pourrait aussi parler des noms de Partisans ou de victimes du fascisme qui s'effacent sur des monuments laissés à l'abandon, ou encore évoquer les "peuples constitutifs de l'Etat" en Bosnie-Herzégovine (Serbes, Croates, Bosniaques), et les "autres" : juifs, tziganes, et ceux qui, de plus en plus nombreux, se déclarent "sans appartenance ethnique", citoyens de seconde zone priés de s'effacer de la vie politique et sociale de leurs pays....

Mais cessons cette variation dont chacun aura compris le principe symbolique, et qu'on pourrait poursuivre à l'infini, avec les disparus jamais revenus, les amnésies des Histoires officielles recomposées et autres termes effacés du vocabulaire d'une langue serbo-croate, elle aussi effacée...



"Effacement" de l'appareil industriel et de centaines d'emplois.
Plasticage de l'usine "Jugoplastika" à Split, sur fond de privatisations.

Comme un étrange retour du refoulé autant que de manivelle, l'affaire des "effacés" de Slovénie, qui devrait donc, officiellement, se conclure prochainement, trouve un troublant écho dans celle du JMBG, le numéro d'identification civil, qui a poussé, contre toute attente, des milliers de Bosniens dans la rue. Comme si, en quelque sorte, la boucle était bouclée dans un cercle vicieux, qui, bien que les armes se soient tues, continue de faire disparaître des individus, en leur retirant non pas leur existence physique, mais toute existence légale. 

Manifestation contre l'incurie des politiques à Sarajevo
sur fond de blocage du numéro d'identification civil :
"Pour vous (les politiques), nous ne sommes même pas un numéro".

Plus de 20 ans après le conflit, et alors que les nouveaux Etats ont officiellement tranché la question de l'identité nationale, le fascisme bureaucratique d'hier comme celui d'aujourd'hui, né de leur création, continue de nier le droit de l'individu à être un citoyen avant d'être un Slovène, un Bosniaque ou un Serbe.

Le gouvernement slovène actuel a budgété un total de 76 millions d'euros pour dédommager les victimes de cette purification ethnique "soft", invisible et méconnue. Insuffisant pour les associations d'"effacés", trop pour une frange de la population qui, aujourd'hui encore, n'a que mépris pour les "Čefurji" (prononcer "Tchéfouryi"), terme péjoratif (2) désignant la "racaille du sud" (Serbes, Croates, Bosniaques...) qui vit, à l'écart
dans les banlieues-dortoirs "titistes" des villes slovènes, "effacée" des beaux centres villes baroques rénovés, et qui est, refrain connu, accusée de tous les maux : délinquance, mafia, primitivisme, désordre, corruption, refus de s'intégrer...

(2) Du turcisme "Cifut", du turc "Cühut", signifiant "le juif"...Hum! Tout un programme !


Fužine, dans la banlieue de Ljubljana, 
le charme minéral des cités yougoslaves
La peuplement "ethnique" aussi est d'époque.

Les "Čefurji" sont pourtant, au delà des clichés, largement impliqués dans la vie économique, sociale, sportive, culturelle et même politique du pays : le maire de Ljubljana, Zoran Jankovic, est d'origine serbe... ce que ne manquèrent pas de rappeler certains de ses détracteurs lorsqu'il fut accusé de favoritisme et de corruption (selon le cliché "Serbe=magouilleur"). Je ne défends pas Jankovic, pas complètement vierge et innocent, mais d'autres élus "100 % Slovènes" ont aussi fait leurs petits arrangements dans leur coin. Ce fut même l'une des raisons de la fronde de cet hiver en Slovénie (sur laquelle on reviendra prochainement avec un post dédié).
La haine des "Čefurji" ne date pas d'hier, et déjà du temps de la "fraternité et unité" yougoslave, un racisme latent hantait ça et là la société slovène. A l'époque, la contre-culture, très forte en Slovénie, interrogea les préjugés envers les compatriotes "sudistes
", comme le firent par exemple les keupons de Kuzle ("Les chiennes"/"Les putes") avec "Vahid Vahid" (prénom typiquement musulman), chanson dont on trouvera les paroles en anglais ici (scroller légèrement après le texte en slovène pour accéder à la version anglaise).


Kuzle - "Vahid Vahid"

"Ta vie est foutue si tu es né tzigane!"
Autre chanson
du groupe Kuzle très concernée sur une catégorie de la population encore plus méprisée.

Certes, tout n'était pas tout blanc tout noir, et dans la Slovénie de la période "Fraternité et Unité", un bon nombre de ceux qui étaient originaires des autres Républiques yougoslaves considéraient l'apprentissage du Slovène comme une perte de temps, partant du principe que "tout le monde comprenait le serbo-croate" - de facto langue véhiculaire de la Fédération - et utilisant donc cette langue partout, de la boulangerie aux administrations. Une attitude bien entendue peu appréciée, d'autant que les Slovènes souffraient en partie, comme beaucoup de cultures "minoritaires" à l'échelle d'un ensemble plus vaste, d'un mélange inconscient de complexe d'infériorité et de peur d'être assimilés par la culture dominante. Et comme dans d'autres régions européennes souffrant de problématiques similaires (Flandre, Italie du Nord),"l'affront" a été en partie lavé par les bonnes performances économiques de cette région "développée" de la Yougoslavie, et a généré finalement un complexe de supériorité sur le mode "mais pourquoi doit on s'adapter à ces flemmards du sud et payer pour eux ?". Les tenants de ce discours auront au passage oublié que les "flemmards du sud" ont contribué à leur richesse....

Ce racisme allait clairement s'exprimer peu de temps avant l'indépendance, où les différences culturelles et sociales, entre une Slovénie "travailleuse et bonne gestionnaire", et un "Sud désordonné et paresseux", allaient être invoquées comme prétexte à la séparation. La présence nombreuse en Slovénie de cadres du PC yougoslave ou d'officiers de l'Armée Fédérale, souvent Serbes, logés dans des appartements de fonction modernes, a encore alimenté la jalousie et a contribué à asseoir la sensation d'être un territoire "occupé". L'indépendance acquise au pris d'une "drôle de guerre" quasi indolore si on la compare à ce qui allait suivre, ne réglera pas tout. Et dans le jeune Etat, déjà bien vu à Bruxelles, la racaille facho bastonne volontiers du Serbe et du Bosniaque, comme le contera très bien Tomaz Lavric dans ses "Temps Nouveaux", BD qui dresse un portrait au vitriol du jeune Etat.


Face à face entre un retraité serbe de l'armée et son jeune voisin 
"slovène de souche" devenu skinhead
dans "Temps Nouveaux" de Tomaz Lavric.
"Tu as vu ce qu'ils ont écrit ? Sale occupant serbotchetnik ! Quel occupant bordel ! J'ai toujours été pour la fraternité et l'unité" dit le retraité dans la troisième case, faisant allusion aux inscriptions sur le mur de son appartement dans une cité dortoir de Ljubljana.
Le retraité finira tabassé par le gang dont fait partie son voisin...

Aujourd'hui, la situation a changé sur le plan linguistique, même si les "cefurji" parlent souvent une sorte de "pidgin" de slovène et de serbo-croate. La scolarité et la nouvelle donne "nationale" font cependant que le slovène s'est répandu dans la nouvelle génération, sans résoudre certains de ses problèmes d'identités ni faire disparaître les préjugés à son égard.

Aujourd'hui, Les "cefurji", mélange de ceux qui ont réussi à échapper à l'effacement administratif et d'une nouvelle immigration ex-Yougoslave en quête de vie meilleure, tentent de trouver leur place dans une société slovène officiellement "européenne et tolérante", mais qui en réalité les rejette toujours. "Cefurji Raus!" est l'un des graffitis à la mode en Slovénie. Mais c'est aussi un bouquin, écrit par Goran Vojnovic, un slovène d'origine serbe qui traite du déracinement de cette population, et notamment de la jeune génération, souvent née en Slovénie, mais mal dans ses pompes, parce qu'étrangère dans ce pays comme "au bled", en Bosnie-Herzégovine ou en Serbie. Syndrome connu. 


Couverture de l'édition slovène du livre



Un film du même auteur lui a succédé (trailer ci-dessus), ainsi qu'un spectacle de cabaret satirique, joué par Aleksandar Rajaković, un slovène au nom très serbo-croate, immortalisé par le photographe slovène Borut Peterlin (photo ci dessous), qui l'a volontairement "dépeint comme un nazi en habit traditionnel slovène", à côté du fameux graffiti.


Aleksandar Rajaković
 déguisé en "bon slovène" casseur de "métèque" sudiste. 
Photo de Borut Peterlin (c) tous droits réservés,
publiée avec l'aimable autorisation de l'auteur que je remercie très chaleureusement.

Le rap interroge lui aussi ce tabou du racisme, tabou uniquement brisé par quelques faits divers au parfum de cheveu ras et de bras tendu. Le très écouté duo "Murat i Jose" a abordé la question du racisme envers les "cefurji" dans une chanson qui invite les Slovènes "de souche" à exprimer un peu d'empathie envers ceux qui sont venus de ce "sud" tant honni pour chercher une vie meilleure, comme le firent par le passé bon nombre de Slovènes partis en Argentine (la plus grosse communauté slovène à l'étranger). Le duo salue aussi ses "frères ex-Yougoslaves". 


Murat est lui même d'origine bosniaque (Murat est un prénom musulman), né en Slovénie, d'une mère slovène, et sa montée au créneau avec son complice Jose, sonne, à l'instar du livre et du film de Vojnovic, comme un processus d' "affirmative action" de la branche artistique ou instruite d'une population lassée d'être pestiférée. Le terme d' "affirmative action" est à peine exagéré. Borut Peterlin explique sur la page où il présente son projet avec Rajakovic, que "cefur" a à peu près le même sens raciste et péjoratif que "nigger" aux Etats-Unis, et on retrouve des similitudes avec le situation des noirs américains : discrimination d'une population qui n'a pas complètement eu la maîtrise de son destin, racisme, ghettoïsation, précarisation...


Photo (c) Aleš Černivec/Delo 


On appréciera ce détournement
du célèbre graffiti par le biais de l'affiche du spectacle.
Ici, le langage du marketing culturel vient en quelque sorte tendre un miroir au racisme de la société, comme si ce dernier était devenu officiel. 
Une façon de questionner le "marketing de la haine" au niveau politique.

On le voit, la Slovénie éclairée, des BD de Lavric, aux photos de Peterlin en passant par le folk très "balkanisé' de groupes comme "Terrafolk", accompagne à sa manière ce travail d'affirmation ... On en reparlera dans le post à venir sur la fronde slovène.


Terrafolk

Plus de 20 ans après "l'effacement" d'une partie des habitants de Slovénie, la vie artistique slovène devient un espace où se pose la question à la fois de l'héritage de cette politique, et du choix désormais brûlant à opérer entre une société multiculturelle assumée, ou au contraire un pays à plusieurs vitesses et ghettoïsé. Ce ne sont pas nous autres Français qui viendront ici donner la leçon. 


Yougosonic remercie Borut Peterlin, photographe slovène dont le travail mérite le détour : visitez son site web et son blog.
Merci également à A Ke Be, pour m'avoir mis sur la piste de "Cefurji Raus!


4 commentaires:

  1. Encore un article très intéressant et très complet !

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  2. Le groupe Kuzle revient sur la chanson Vahid dans ce petit docu sous titré anglais : http://www.youtube.com/watch?v=N09lDuUUrhY

    Très intéressant ce post.

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    1. Merci Greg. Je connaissais ce docu mais c'est bien de l'avoir partagé pour tout le monde. Bien à toi.

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