mercredi 6 juin 2012

ROCK AROUND THE BUNKER


C'est un phénomène globalement méconnu en France, mais durant le siège de Sarajevo (qu'on a évoqué récemment), tout un underground musical s'est "épanoui"...quoique la notion d'épanouissement soit un rien indécente, en tout cas excessive, d'où les guillemets. Toujours est il qu'un ensemble de groupes, mais aussi d'actions artistiques ont vu le jour, ou se sont développés dans ce contexte extrêmement particulier.

Les liens entre Sarajevo et le rock'n'roll sont anciens et étroits. La capitale de la Bosnie-Herzégovine n'a pas attendu la guerre pour voir émerger une scène musicale structurée et créative. Dès les années 70, elle est le berceau de ce qui reste la grande sensation musicale de toute l'ex-Yougoslavie : Bijelo Dugme (prononcer : Byelo Dougmé), le groupe de Goran Bregovic, qui s'impose avec un mélange, à l'époque original, de pop d'obédience internationale, et de touches de musique traditionnelle balkanique. 

Tout le charme vintage de la Bosnie des golden 70's
Bijelo Dugme, avec son "tako ti je mala kad ljubi Bosanac"
("C'est comme ça, ma petite, quand le Bosniaque embrasse"...)

Dans les années 80, dans le sillage de Bijelo Dugme, Sarajevo est le foyer du mouvement "néo-primitiviste" qui va marquer durablement le paysage musical yougoslave dans son ensemble, avec notamment des artistes comme Elvis J. Kurtovich, Bombaj Stampa ou les célèbres Zabranjeno Pusenje (prononcer : Zabragnéno Pouchénié), qui deviendront bien plus tard le No Smoking Orchestra (Zabrenjeno Pusenje signifie "Interdit de fumer", CQFD). Le courant néo-primitiviste résume mieux qu'un autre ces liens entre Sarajevo et la rock'n'roll attitude. Cette mouvance mêlait les grandes tendances des années 80, principalement le punk, la new wave, la pop, la variété, jusque là, rien de nouveau. 




Zabranjeno Pusenje - "Anarhija all over Bascarsija"
("Anarchie sur Bascarsija")...

...Bombaj Stampa - "Jogging across Alipasino polje"
"Jogging dans Alipasino polje"
Rock'n'roll et folklore de quartier

Mais la grande originalité des "new primitives", dans le contexte yougoslave, est d'avoir développé un rock typiquement sarajévien : les textes étaient en argot local, au riche et savoureux vocabulaire, et les chansons faisaient référence à la ville, à ses quartiers, à des figures locales, fictives ou réelles, célèbres ou anonymes. Enfin, les groupes affichaient un mélange d'humour frondeur, de galéjade, typiques de Sarajevo, et dévoilaient sur scène une théâtralité volontiers grandiloquente. On y trouvait occasionnellement des touches de musique balkanique, savamment détournées, et les "leaders" du mouvement s'attribuaient des pseudos "anglo-sarajéviens" qui confortaient ce trait d'union entre rock'n'roll attitude et couleur locale (ex. : Elvis "Kurtovich" ou le désopilant "Malcolm Muharem"). Tous ces ingrédients caractérisaient de façon unique le rock néo-primitiviste et le démarquaient des autres scènes musicales, notamment celles de Zagreb et de Ljubljana, jugées comme se prenant beaucoup plus au sérieux. 



Rappelons que "New Primitivism"/"Novi primitivizam" est un pied de nez, à la fois aux "New romantics" du glam rock et de la new wave, et au conceptuel "Nouvel art slovène"/"Neue Slowenische Kunst" initié à la même époque à Ljubljana dans le giron de Laibach
Tout l'esprit rock'n'roll du Sarajevo d'alors est peut être dans ce pied de nez : un rock "populaire" (dans le bon sens du terme), autoparodique, foutraque et insolent, loin d'un intellectualisme jugé coincé et élitiste. A sa façon, cette scène renouait avec l'essence du rock'n'roll et du punk : une musique de "prolos", de "cockneys" sauf que les "cockneys" à Sarajevo s'appelaient les "jarani" ("yarani", terme d'argot typique de Sarajevo signifiant "pote", utilisé à tout bout de champs, un peu comme le "cousin" des provençaux). Le mouvement a enfanté toute une culture, au delà de le musique, avec des affiches, des fanzines, du cinéma ("Dolly Bell" de Kusturica met en scène les jeunes prolos de Sarajevo en mal de rock'n'roll) et surtout la célèbre émission "Top Lista Nadrealista" ("Le hit parade des surréalistes"), chaînon manquant local entre "les Nuls" de Canal + et les Monty Pythons.

  Compil des "nadrealisti"

Le parti-pris populaire des New Primitives était en fait un miroir du creuset sarajévien, de cet esprit qui faisait qu'on était "de Sarajevo" avant d'être Bosniaque, Serbe, ou Croate. Dans une Yougoslavie où la jeunesse se sentait encore à cette époque "yougoslave", les New Primitives ont rencontré un succès dans toutes les Républiques. Leur identité sarajévienne affirmée leur conférait une spécificité, qui paradoxalement s'imposait comme yougoslave. C'était un courant local auquel on pouvait s'identifier face à l'extérieur.

Autre paradoxe, et pas des moindres, je n'ai de cesse de me demander si le rock néo-primitiviste, bien qu'à l'origine intrinsèquement habité par le melting-pot sarajévien et l'anti-nationalisme, n'a pas cependant été une sorte de miroir musical de la "retraditionalisation", en marche dès cette époque, de la société yougoslave et des affirmations identitaires qui progressivement se sont diffusées un peu partout. Derrière les emprunts à priori sympathiques et musicalement intéressants à un folklore et à une mythologie locale se cachaient peut être inconsciemment, un retour moins détendu au terroir, au local, au clan, à la nation...Je n'accuse personne et n'exprime aucune certitude, je me dis juste que cette scène portait à sa façon, et très certainement malgré elle, un début de basculement du "agir local en pensant global" vers le "agir local en pensant communautaire". Un symptôme involontaire plus qu'un soutien actif. Le fait que Zabranjeno Pusenje splitte en deux groupes au moment de la guerre, et que l'une des deux formations s'exile à Belgrade dans le sillage d'Emir Kusturica et devienne ce qui s'appelle aujourd'hui "No Smoking Orchestra", groupe qui chante des odes à Radovan Karadzic, tend à faire penser que le ver était dans le fruit.

Passé ses débuts plutôt alternatifs, le genre évolue cependant assez vite vers la variété, souvent insipide, et contribue indirectement à faire de Sarajevo un pôle musical plutôt dévolu à la musique "mainstream". Les grands tubes yougoslaves y sont produits. 

Dans des registres plus undergound, la ville a hébergé une scène new wave, punk et expérimentale, notamment les groupes SCH et Protest, qui sont encore aujourd'hui en activité. Hormis ces deux groupes, cette scène alternative était cependant moins visible que ses cousines de Zagreb, Belgrade et surtout Ljubljana. 


Pochette de l'album du groupe SCH "During wartime" ("en temps de guerre"), 
sorti en 1989 ...prémonitoire.

Mais la ville était "dans le coup" musicalement et ne partait donc pas de zéro lorsque les snipers de Karadzic commencèrent le siège qui allait durer trois ans. Le rock'n'roll a d'ailleurs étrangement rythmé le début du conflit. Le journaliste croate Ante Perkovic, rapporte dans son passionnant bouquin "Sedma Republika", consacré à la place et au rôle de la pop-culture dans la dislocation yougoslave, qu'un ou deux jours à peine avant le début "officiel" du siège de la capitale bosnienne, le groupe punk-rock de Belgrade "Partibrejkers" y donne un ultime concert, dans une atmosphère électrique, une urgence pas seulement rock'n'roll. Dans ces jours infimes qui précèdent le siège, les Sarajéviens croient encore à la paix et manifestent en masse dans les rues pour la coexistence pacifique. Mais autour de la ville et dans certains quartiers, barricades et coups de feu laissent peu de doute sur ce qui va suivre. Le concert de Partibrejkers s'y déroule donc dans un contexte suspendu, tendu, où l'espoir ténu cède peu à peu la place à l'angoisse. Durant le concert, on entend déjà rafales et explosions non loin de la salle. 

"Cane"

"Cane" (prononcer "Tsané") le leader des Partibrejkers, racontera plus tard avec émotion à Perkovic ses sentiments lorsqu'il quitte Sarajevo (non sans difficultés, d'ailleurs), la gorge nouée, le lendemain du concert, conscient que c'est foutu, que ça va péter dans quelques heures et qu'il laisse des fans, des amis, des "frères musiciens", dans un merdier sans nom. On ne sera pas surpris de savoir que Cane s'engagera résolument avec le milieu rock de Belgrade contre Milosevic et la guerre, via divers projets musicaux et la participation active aux manifs de l'opposition serbe.

A Sarajevo sous les bombes, le rock devient d'abord un outil de mobilisation nationale. Dans une guerre dite "moderne", dans un pays "moderne" et pétri de culture occidentale, cela n'a rien d'étonnant. Le rock, en tout cas une frange du rock, a de toute façon "préparé" le conflit yougoslave dans chaque république, où la thématique "nationale" a peu à peu gagné du terrain face aux thématiques habituelles du genre (dope, gonzesses, biture, liberté...). A Sarajevo, l'un des "hits" pop qui galvanise les troupes au sens propre du terme est "Ponesi zastavu" ("brandis le drapeau!") de "Tifa" (de son vrain nom Mladen Vojicic), une star locale, qui fut un temps membre de Bijelo Dugme. Un point particulier qui dénote cependant, face aux Riblja Corba et autres Thompson, est que Tifa est apparenté serbe. A l'instar de Jovan Divjak, de Gino Jevdyevich (futur chanteur de Kultur Shock) et de quelques milliers d'anonymes, Tifa fait partie de ces "Serbes de Sarajevo" qui resteront dans cette ville et demeureront loyaux à la Bosnie-Herzégovine, parce qu'attachés à cette cité, à son identité, à sa diversité. 



"Tifa", hard and heavy à la mode patriotique.

A côté de cette pop patriotique, une scène plus underground voit le jour. Pour elle le rock devient une question de survie...je parle de survie mentale. Faire de la musique est un exutoire nécessaire et une multitude de groupes, souvent très jeunes (les plus âgés sont au front), se développent, à côté de formations déjà présentes avant-guerre, comme SCH ou Protest. La question de la survie mentale n'est pas la seule motivation du milieu musical, et plus globalement artistique. La ville a, à juste titre, le sentiment d'être délaissée par l'Occident, au delà des belles paroles et de quelques actions médiatiques. 

D Throne - "story of Sarajevo"

Elle se sent aussi incomprise dans son identité, dans son histoire, dans sa culture : "Non, nous ne sommes pas des tribus sauvages qui avons passé notre temps à nous entretuer. Non, nous ne sommes pas des fondamentalistes musulmans. Oui, ce sont des Serbes qui nous tirent dessus, mais il y aussi des Serbes qui vivent ici, avec nous, dans la ville. Oui, nous avions l'électricité, la télé, nous savons qui sont Jean-Paul Sartre et Alen Ginsberg, nous connaissons The Jesus and Mary Chain et The Orb"...tels étaient quelques unes des mises au point régulières que les Sarajéviens tentaient de faire passer, face aux raccourcis du petit écran (il est vrai que la complexité balkanique ne peut être expliquée dans un sujet d'une minute) comme à ceux des chancelleries.


Tmina - "Sky news"

C'est donc aussi en réponse à ce contexte d'isolement et à cette sensation d'incompréhension que le "rock under the siege" s'affirme à Sarajevo. Le but est de montrer à qui veut l'entendre que Sarajevo participe à la marche du monde, que sa scène musicale est dans le circuit. "Rock under the Siege" est le nom de plusieurs compiles, sorties sur CD, où figurent quelques uns des groupes emblématiques de la capitale et de la Bosnie-Herzégovine en guerre. Ce fut aussi le nom d'un festival organisé durant le siège. Le nom provient de la chanson éponyme (dont on peut écouter un extrait ici) d'Adi Lukovac & Ornamenti, l'un des précurseurs de la musique électronique en Bosnie Herzégovine.



A l'origine de ces compiles, Radio Zid ("radio mur" en français), une radio alternative qui parvient à émettre  24h/24 grâce à un groupe électrogène ...et des donations internationales. Fondée par le juriste Zdravko Grebo, Radio Zid sera la bouffée d'air frais de la jeunesse assiégée de Sarajevo. Les animateurs et DJ's risquent leur vie chaque jour pour rejoindre les studios, proches de la ligne de front, et traversent plusieurs axes exposés au feu des snipers, pour faire entendre du punk, du jazz, de la techno, du métal ou de la musique contemporaine, aux Sarajéviens. Certains seront blessés ou mourront ainsi, abattus en route, alors qu'ils venaient partager leurs derniers coups de coeur musicaux.

Quelques hasards bien inspirés m'ont permis de récupérer une copie K7 de "Rock under the Siege", vers le milieu des années 90. Je la garde encore aujourd'hui, précieusement, comme un trésor, pas de guerre, mais un trésor dans ce que cette K7 constitue en termes de mémoire de cette époque. On peut aussi trouver aujourd'hui de nombreux extraits de ces compiles sur Youtube (voir notre chaîne) et votre serviteur en partage ici quelques uns.
Malgré un son parfois moyen et des morceaux inégaux, la diversité des genres et le bon niveau musical de l'ensemble laisse pantois, lorsqu'on sait dans quelles conditions cette musique a été composée, répétée, jouée et enregistrée. Ce qui frappe aussi, à côtés de groupes de rap ou de métal qui portent de manière évidente la colère des jeunes Sarajéviens, c'est la présence de morceaux, pêchus, festifs, parfois drôles. 

Green cheese "Covjek u plavom" ("L'homme en bleu"...le casque bleu ?)

C'est aussi une constance du rock bosnien, et plus globalement yougoslave : même au fond de la pire mouise, la déconnade, et pourquoi pas l'espoir, ne sont pas loin. On est aussi étonné de découvrir ça et là un rock léché, subtile, délicat. Au milieu de l'horreur, la sensibilité et la poésie comme marque de résistance. 

Adi Lukovac "Na dan nase smrti" ("Le jour de notre mort"),
composé peu avant le fin du siège. 
Etrange mélange de sérénité et de mélancolie.

Au niveau des textes, la guerre est bien sûr présente : on y dépeint sans concession les "vautours" de la presse mondiale, on y dénonce l'agresseur et on y pointe l'incompétence et l'hypocrisie de la "communauté internationale". Cependant les thématiques propres aux questionnements et revendications de la jeunesse en général sont présentes, comme le rappelle un des rares articles sur Radio Zid disponible sur le net, signé du New York Times. Le bassiste du groupe Protest y affirme "notre nom est clair : nous protestions déjà lorsque les temps étaient encore paisibles...Nous continuons simplement de le faire".


Protest avec leur hit des années de plomb "Sarajevo Feeling".
"Ici c'est le bonheur,
Personne ne s'éclate comme nous,
Je suis tellement heureux,
Que j'en pleurerais chaque jour (...)"
(La vidéo a été tournée lors d'un concert à Berlin, peu après le siège)

Rage contre la machine (de guerre)
SCH en concert en 94, au club Obala de Sarajevo

L'une des spécificités de la scène musicale sarajévienne est son ancrage, son mimétisme avec les grandes tendances du rock international de l'époque, principalement avec le métal, le hardcore, la fusion, et sa rupture absolue avec le rock néo-primitiviste et les tendances "ethno-rock" des décennies précédentes. Certains choisissent aussi de chanter en anglais. C'est ce qui fait que la plupart des groupes, si on fait abstraction des thèmes abordés, sonnent comme leurs homologues américains ou européens. 

Typique du rejet de tout ancrage traditionnel, le groupe Bedbug démarre son morceau "Vera" par une parodie de folk kitsch, s'interrompt en disant "ça, c'est fini", puis enchaîne avec le "vrai rock" du Sarajevo assiégé.

Ce parti pris ne s'explique pas seulement par la volonté évoquée plus haut de se "raccrocher au monde". Dans un pays et une ville où les appartenances ethniques et le localisme étaient en train de déterminer dans la violence et l'horreur le destin de milliers de personne, le refus de toute trace de folklore, de musique traditionnelle, lesquels pouvaient être connotés "ethniquement" et symbolisaient une culture "plouc" et rétrograde, était une façon de revendiquer un positionnement multiculturel, urbain et moderne. Il faut préciser ici que les groupes de rock regroupaient bien entendu des musiciens de toutes les communautés. Quant à l'anglais, choisi par un bon nombre de groupes, il permettait - paradoxe pour une langue jugée habituellement "impérialiste" - d'affirmer une neutralité, alors que le "serbo-croate" n'était plus qu'un souvenir et se scindait en serbe, croate et bosniaque, chaque "variante" éliminant les mots "étrangers", "ennemis".

Il est intéressant de noter que le gouvernement de l'époque en Bosnie-Herzégovine, n'a non seulement pas utilisé la scène rock et tout ce qui s'est structuré autour (radios, concerts) comme un argument de plus dans sa campagne de communication en Occident sur "Sarajevo-ville multiculturelle qu'on assassine", mais a même tout fait pour étouffer cette scène et ses relais. Radio Zid a subi divers pressions, intimidations, mobilisations au front de ses animateurs. 


En fait, cette radio, et plus globalement la scène rock dérangeaient, avec leur positionnement multiculturel, leur défense d'une Bosnie-Herzégovine qui serait, la paix revenue, laïque, citoyenne, démocratique et multiethnique. Le parti SDA, musulman, au pouvoir, sous couvert de défendre "l'esprit de Sarajevo", entraînait doucement et subtilement la ville vers sa "délaïcisation", son "ethnicisation" et son "homogénéisation". Dès 93, le journal télévisé commence et termine par une chanson du choeur de la Mosquée Gazi Husrev Beg, ce qui est perçu par beaucoup comme un positionnement du gouvernement, via le principal média de l'Etat, du côté de l'Islam, au détriment des autres communautés de la ville. Dans la même période, Tifa, la star de la pop "loyaliste", est passé à tabac par des inconnus, et s'exile, amer, en Allemagne. Son agression ne sera jamais élucidée.

A côté de la scène rock, Sarajevo a connu une vie culturelle active durant le siège. Théâtre, rencontres littéraires, récitals de musique classique, concerts de jazz, défilés de mode... La culture était, indéniablement, une façon de survivre, une résistance à la barbarie. La ville a même connu une forme de vie nocturne, malgré le couvre-feu, dans des endroits secrets.

La vie nocturne de Sarajevo vue par Joe Sacco, dans "Soba".

En dépit de son ancrage volontaire dans les genres et les codes du rock occidental, la scène rock de Sarajevo a malheureusement peiné à faire entendre son message à l'extérieur. Pour des raisons physiques et matérielles évidentes, tout d'abord. Internet n'en était qu'à ses premiers balbutiements.

Son identité artistique elle même était un handicap : quel intérêt de diffuser des groupes métal, hardcore, fusion de Sarajevo, alors qu'on avait déjà les originaux US : Rage Against The Machine, Bodycount et autres Sick Of it All ? Dans un marché musical en phase de normalisation, la colère et l'appel au secours du rock de Sarajevo n'avaient déjà plus leur place. Ca et là, pourtant, quelques initiatives ont permis à certains groupes de tourner.  Sikter pu ainsi se produire en France, grâce à l'association "Circuit rock en Europe", un festival eut lieu à Prague, avec Adi Lukovac, Protest et Sikter.  Quelques articles, comme celui du New York Times, ou reportages, comme celui de la regrettée émission Mégamix (ancêtre de Tracks) ont tenté de rendre compte de l'existence de cette scène. 


Sikter, live au festival "Rock under the siege" (1995)

A part ça, c'est grâce à la bonne volonté de jeunes Bosniens à l'étranger, dealant des copies K7 de "rock under the siege" dans les concerts ou les salons professionnels, que le rock sarajévien à circulé...les hasards bien inspirés que j'évoquais plus haut, c'était ça : un ado bosniaque un peu perdu, au milieu des insouciants et tapageurs professionnels de la profession du rock occidental, en plein "village pro" d'un Midem de seconde classe, quelque part en Allemagne, qui me remis, face à mon intérêt, un exemplaire de cette précieuse K7. Sois ici remercié, l'ami! Cette K7 n'ayant pas retenu l'attention des programmateurs pour qui je travaillais à l'époque, elle a donc fini tout naturellement chez moi. Sale coup pour le potentiel à l'export du rock sarajévien, mais l'impression pour moi de tenir une sorte de pièce rare, et une émotion intense à l'écoute de ce rock, certes pas foutrement original et parfois même franchement mainstream, mais incarnant la survie d'une identité rock'n'roll, la rébellion, la "fureur de vivre" de ceux qui, pourtant, n'étaient plus maîtres de leur vie et de leur destin. Paradoxalement, tous ces groupes vivaient quelque part l'aventure, le fantasme du rock de façon authentique et brute, beaucoup plus que les poseurs des Midem de seconde classe, dont j'étais. 

La jaquette du CD "Rock under the siege"

Point question cependant ici d'idéaliser ou de sacraliser la situation de ces groupes, de célébrer un quelconque "état ultime" du rock, que Karadzic et ses tireurs auraient favorisé avec leurs obus et leurs kalashnikovs. On n'est pas trop "vautour" du malheur des autres, chez Yougosonic, et il est bien évident que l'on aurait souhaité à ces musiciens de vivre l'insouciance du VIP de base en train de se commander une vodka pamplemousse tout en entreprenant la nouvelle attachée de presse de Sony Music. L'Histoire et la géopolitique en ont décidé autrement. Aucune fascination malsaine de ma part, donc, mais simplement la compréhension que le rock est intrinsèquement lié à son contexte, et que sous certaines latitudes, ce contexte lui confère une tonalité particulière. C'est en partie à cause de cette compréhension là, et donc à cause de cette K7 (et de quelques autres raisons que j'évoquerai un jour) que je fais ce blog.


Concert pour Sarajevo à Nantes en 95

Alors que les musiciens sarajéviens répétaient au fond des abris, quelques projets musicaux ont, dans le monde, exprimé leur préoccupation pour la  tragédie de la capitale bosnienne. Parmi ces projets, dont la plupart sont recensés sur wikipédia, je retiendrais le "Dead Winter Dead" de Savatage, groupe métal américain. Très franchement, je goûte assez peu leur hard pompier, leur vision est assez naïve, et leur perception totalement américaine : pour la couleur locale, ils s'inspireront de chants ukrainiens dans leurs compositions, l'Ukraine, pays slave, étant vu comme proche de la Yougoslavie (Sale coup pour les Serbes orthodoxes, en tout cas, de voir les frères en religion ukrainiens utilisés pour la cause Sarajévienne !). En dépit de ces défauts, je trouve leur démarche assez touchante et honnête, aux antipodes de l'indignation opportuniste ou des projets ultra-concepts qui ne toucheront que quelques initiés. Du loin de leur Amérique profonde, ces mecs ont compris que quelque chose d'irrémédiable se jouait, qu'un changement d'époque, et qu'un bouleversement intense et tragique frappait l'Europe, et remettait en question de nombreuses certitudes et fondamentaux. 

Savatage

On relèvera aussi la contribution des frenchies de Saï Saï et leur ragga un peu canaille, qui iront à Sarajevo au mitan des 90, passeront sur Radio Zid, donneront des concerts et signeront "un Sarajevo mon amour", là aussi un peu naïf et pétri de bonnes intentions (c'est un peu la loi du genre dans les musiques jamaïcaines), mais au final honnête et touchant.

Saï Saï 

Du côté des ex-compatriotes yougoslaves, c'est peut être bizarrement à Belgrade que la scène rock a été la plus engagée dans l'opposition aux bombardements de Sarajevo et à la guerre en Bosnie-Herzégovine, sous l'impulsion de "Cane" et des Partibrejkers, de Rambo Amadeus, du circuit reggae (très présent dans cette ville, comme on l'avait vu ici),  et d'autres figures du milieu musical, sans oublier des organisations comme les "femmes en noir" et les étudiants des universités de la capitale serbe. La guerre en Bosnie-Herzégovine n'a cependant pas constitué le thème de chansons en particulier et s'est en partie confondue avec la contestation globale à Milosevic. Par ailleurs, en dépit de leur engagement et des nombreuses manifestations, cette opposition, n'a, on le sait, obtenu aucun résultat tangible. Ce n'est point une critique, bien au contraire. Cane, "Rambo", et les milliers de courageux anonymes qui ont bravé la matraque et les canons à eau de "Sloba", ont été et restent la dignité de ce pays, des "justes" qui peuvent dire à leurs enfants "non, tout le monde n'était pas d'accord".

 "Ils ont tué mon Sarajevo"
Habituellement provocs et nihilistes avec des morceaux comme "j'ai pleuré quand la Securitate est tombée" ou "enfante moi plein de débiles", les keupons anars serbes de Trula Koalicija ("coalition pourrie") ont pour une fois signé un titre sensible et engagé.

Si le siège de Sarajevo a débuté après un concert des Partibrejkers, c'est avec Laibach qu'il s'est terminé, étrange symbole que ces moments-clé rythmés par des rockers ex-Yougoslaves. En pleine tournée européenne de l'album NATO, au titre prémonitoire, le groupe slovène voulait absolument se produire à Sarajevo. Comme on l'a déjà expliqué ici, Laibach n'était pas indifférent à la dislocation yougoslave ("NATO" est consacré à la guerre en Bosnie-Herzégovine), et avait lui aussi compris, avec son sens aigu de la géopolitique, ce qui se jouait dans cette ville. Le groupe y donne deux concerts les 20 et 21 novembre 1995...


"L'Etat NSK - Sarajevo", 20 et 21 novembre 1995

A des milliers de kilomètre de là, à Dayton (USA), Alija Izetbegovic négocie, puis signe le 21 les "accords" de paix du même nom. Laibach proclame symboliquement la naissance de son Etat utopique NSK durant ses deux concerts, et des passeports sont distribués aux spectateurs, lesquels seront nombreux à considérer ces deux soirées comme l'un des grands événements de ces années de siège, comme en attestent les témoignages.


Docu sur la tournée NATO de Laibach et les concerts donnés à Sarajevo dans ce cadre. 
En dépit du ton un peu prétentieux ("Laibach a amené l'OTAN à Sarajevo"...mouais !) qui dessert la démarche du groupe, une excellente recontextualisation de cet événement.
Et à 4'00, quelques brefs extraits d'un des deux concerts.


Pour revenir au rock sarajévien, il est intéressant de noter que la guerre aura d'une certaine façon contribué à l'émergence et à la "structuration" d'une véritable scène dans la capitale bosnienne et plus globalement dans le pays. Beaucoup de groupes qui figurent sur les compilations de "Rock under the siege" ont continué après le conflit et certains sont toujours en activité. C'est notamment le cas de Dubioza Kolektiv, qui tourne actuellement dans toute l'Europe, avec sa fusion de reggae, de rap, d'électro et de métal. Le groupe s'est formé avec des membres d'Ornamenti de Sarajevo et Deaf Age against Gluho Doba de Zenica, et leur son s'inscrit très clairement en filiation du rock des années de guerre. 

 Un des premiers clips de Deaf age against gluho doba, futur Dubioza Kolektiv.
L'image et le son sont cheaps, mais la rage est forte !

Protest continue de protester avec son punk foutraque. SCH fait des come-back réguliers. Le destin a laissé moins de chances à d'autres, comme ce fut le cas pour Adi Lukovac, mentor d'Ornamenti et compositeur d'une musique électronique subtile et sensuelle qui aurait vraisemblablement connu un succès international, s'il n'était pas tragiquement décédé dans un accident de voiture en 99. 


"Qu'est ce que c'est, l'underground ? 
Vraiment, c'est une question qui me travaille"
Après guerre, Protest, toujours porté sur l'ironie et la dérision

La guerre a indéniablement marqué cette scène et la rage du rock actuel en Bosnie est un héritage de cette période, doublée des frustrations présentes face aux errances politiques du pays. Le rock de Sarajevo reste fortement influencé par le positionnement artistique de l'époque.

La guerre et ses fantômes.
Toujours présente dans le rock sarajévien.
Un récent clip du groupe "Basheskia"

Depuis quelques années, on assiste à un retour à des influences que l'on pourrait rapprocher du courant néo-primitiviste, comme un retour du refoulé. Les mélodies balkaniques et une certaine dérision frondeuse reviennent dans le répertoire. Après avoir longtemps gardé la ligne "fusion" dub/rap/métal, Dubioza Kolektiv a intégré les balkanismes...encore que chez eux, et avec toute la sympathie que j'ai pour le groupe, je suspecte un petit effet de mode opportuniste depuis que MTV Adria (la variante yougosphèrique de la célèbre chaîne musicale) s'est entichée de leur musique et que le groupe tourne de plus en plus à l'étranger, où l'on préfère les fanfares à Damir Avdic. Mais soit, c'est un signe des temps. On retrouve aussi cette tendance chez Kultur Shock, qui de loin de son exil à Seattle reste viscéralement lié à Sarajevo. Elle vient aussi parasiter la musique de groupes comme Validna Legitimacija, un peu les Residents locaux, avec leurs identités masquées et leur rock sombre et absurde. 

Validna Legitimacija

Grof Djuraz

Enfin, elle s'exprime au delà même de Sarajevo, même dans la très serbe Republika Srpska (l'entité serbe de Bosnie-Herzégovine), où Grof Djuraz (dont on avait dressé le portrait ici) réhabilite très clairement le rock de Sarajevo d'avant guerre. C'est chez lui un positionnement politique, antinationaliste, loyaliste. Ce qui est intéressant dans ce phénomène est que les influences balkaniques sont volontiers utilisées, notamment chez Dubioza Kolektiv et Validna Legitimacija, comme une marque de raillerie, de mépris voire de rejet pour cette musique qui incarne aujourd'hui la vulgarité, l'arriération et le nationalisme, bref, le monde des Papci (singulier "Papak" : littéralement "sabot de cheval", terme d'argot sarajévien désignant "les ploucs"). C'est une réappropriation ironique, un pied de nez à la "turbofolkisation" de la musique locale (qui n'a pas été un phénomène uniquement serbe). 

Si le rock de Sarajevo (et par extension de Bosnie-Herzégovine, comme on l'a vu à l'instant) n'est plus en état de siège, il est toujours, et plus que jamais, en résistance !


Une partie des infos de ce post sont tirées d'un extrait disponible sur le net de "Rock'n'roll and nationalism : a multinational perspective" (Cambridge scholars press").

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