jeudi 10 mai 2012

SARAJEVO ET NOUS

Sarajevo vu depuis une ancienne position de sniper. (c) L'Express.
Et nous, comment voyons nous Sarajevo ?

Le 6 avril dernier, Sarajevo a commémoré le 20e anniversaire du début de son siège par les forces serbes de Bosnie. L'un des grands temps forts de ces commémorations a été la "ligne rouge", une "création" du metteur en scène Haris Pasovic, directeur du East West Centar, une troupe de théâtre qui a le vent en poupe actuellement à Sarajevo et bien au delà : 11 541 chaises rouges placées tout le long de la rue du Maréchal Tito, comme pour assister à un spectacle. Des chaises vides couleur sang symbolisant les 11 541 victimes du siège, qui précisément n'assisteront plus jamais à un spectacle.
J'avoue être partagé sur cette installation XXL qui investit l'une des grandes avenues commerçantes de la capitale (là même où Mac Do jugea bon de planter sa première enseigne franchisée en territoire bosnien). Celles et ceux qui me lisent régulièrement ont compris que je goûte assez peu les attributs de la société du spectacle, et le gigantisme de cette opération peut sembler choquant dans un pays où la majorité de la population survit avec un salaire moyen de 150 euros par mois. 


Comme une amie s'en interrogeait récemment à juste titre, il semblerait que les grand'messes  titistes ont été habilement remises à jour par les nouvelles autorités dans de nouvelles cérémonies grandioses. C'est une réalité, que mon prof  d'"'histoire et civilisation slaves" à l'Université de Strasbourg, où j'eus le privilège de me confronter aux subtilités du serbo-croate, confirma lors d'une étude de cas relatant une obscure fête dans une bourgade de Republika Srpska, fleurant bon elle aussi un remix réactualisé du "pain et des jeux" de la période socialiste autogestionnaire. En attendant, les chaises ont connu un début de scandale pour un petit détail qui n'en est pas : faute de trouver, après de longues recherches, une entreprise capable de produire 11 541 chaises rouges en Bosnie-Herzégovine, les porteurs du projet les ont achetées en Serbie...comprenez chez "l'agresseur", lequel, rappelle Pasovic, est l'un des premiers partenaires commerciaux de la Bosnie-Herzégovine à l'heure actuelle, avec la Croatie.



En dépit de ces réserves et de la polémique des "chaises serbes" (dans laquelle, perso, je ne rentrerai pas ici...), je trouve l'image de ces milliers de chaises vides extrêmement forte, saisissante, impressionnante. 
Faut-il faire de l'art avec les souffrances d'un peuple ? Les morts justifient-ils des performances surdimensionnées ? La question est légitime, mais ce que je connais du travail et des prises de position de Pasovic font que personnellement, je ne le soupçonnerais pas d'opportunisme ou d'égocentrisme (comme certains l'ont insinué). Autre fait notable, j'ai aussi le sentiment (et c'est l'argument de Pasovic) que les Sarajéviens se sont appropriés cette "oeuvre" de façon digne, honnête, souvent émouvante, en y posant fleurs, jouets, photos, objets ayant appartenu à un être cher disparu. Enfin, il n'y a pas dans la "ligne rouge" de connotation religieuse ou nationale, rappelant ainsi que les victimes des tireurs de Karadzic ont été fauchées indifféremment, qu'elles soient bosniaques, serbes, croates, "mixtes", etc. Cette approche mérite d'être relevée voire saluée, dans le contexte bosnien actuel, où les morts comme les vivants n'ont pas toujours le même statut, selon leur "appartenance ethnique" et la région où ils se trouvent.


J'ai aussi envie de dire, en détournant l'expression d'inspiration Brechtienne "heureux le peuple qui n'a pas besoin de héros" : "heureux le peuple qui n'a pas besoin de commémorations". Or on sait ici que le peuple bosnien est parti pour encore de longues années de commémorations, de travail de mémoire. D'autant que la mémoire, on le sait, existe, pour citer une chanson du groupe local Dubioza Kolektiv, "en trois versions différentes", voire peut être plus encore... Les commémorations entretiennent le souvenir, l'hommage, la catharsis aussi. Elles sont profondément douloureuses en Bosnie-Herzégovine, mais sans doute nécessaires.

Je n'étais pas sur place, je vois tout cela à distance, et il me semble d'ailleurs que c'est à ceux qui ont vécu ce siège dans leur chair de décider du bien fondé de cette opération. On peut aussi en débattre, comme de ce qui suit, chers lectrices et lecteurs, dans les commentaires...


L'Holiday Inn de Sarajevo : 
d'abord QG de Karadzic, d'où sont tirées les premières balles sur les Sarajéviens, 
il devient ensuite le rendez-vous de la presse mondiale venue "couvrir" le conflit.

A côté de ces chaises de Ionesco sarajéviennes, il y avait aussi parmi les nombreuses manifestations organisées sur place pour commémorer ces 20 ans qui ne sont pas le plus bel âge, "Sarajevo 2012", le grand raout de Rémy Ourdan, aujourd'hui journaliste du Monde, qui débarqua en 1992 dans la ville assiégée comme journaliste indépendant et décida d'y rester durant tout le conflit. 20 ans après, le but de "Sarajevo 2012" était de réunir à nouveau les nombreux journalistes, venus à l'époque du monde entier pour couvrir le siège et "témoigner pour que le monde sache". 


Le no man's land devant l'Holiday Inn durant le siège
Le panneau dit "zone dangereuse : courir ou mourir"

Là aussi, j'avoue que toutes ces retrouvailles, sous les alcôves de l'Holiday Inn, me laissent un peu perplexe. Je reste convaincu que Rémy Ourdan et la plupart des organisateurs étaient sincères dans leur démarche, que l'idée même de ces rencontres était pertinente. La presse de Sarajevo a pour l'occasion publié de nombreux témoignages et articles de journalistes étrangers, dont beaucoup, très touchants, étaient de véritable déclarations d'amour à cette ville, en effet incroyablement attachante. On comprend aussi aisément le sentiment de communauté de ces correspondants plongés au coeur de cette saloperie que fut la guerre en Bosnie Herzégovine, et on comprend tout autant l'aspect mi-pélerinage, mi-catharsis qu'a pu constituer pour eux Sarajevo 2012.  


L'Holiday Inn vu par Joe Sacco dans "Fixer"

Cette mise au point faite, je ne peux cependant réfréner un certain malaise à la vue de tous ces anciens "baroudeurs de l'information" qui se retrouvent autour d'un verre à l'Holiday Inn, avec comme une nostalgie de ce temps où ils formaient une famille, et ce sentiment du devoir accompli, du "on a fait du bon boulot".


Derrière les témoignages, les conférences, les débats, et les discours convenus que "les Sarajéviens ont été un modèle de dignité", il me semble qu'il manquait à "Sarajevo 2012" un soupçon d'autocritique et de prise de distance. Point d'antijournalisme primaire ici, lequel est tout aussi stupide et néfaste que le messianisme bien pensant de certains reporters. Cependant, loin de l'image d'Epinal des Sarajéviens accueillant à bras ouverts les correspondants étrangers, ce qu'ils ont fait volontiers en effet, la population a parfois été décontenancée ou atterrée par les comportements de certaines brebis galeuses, visiblement possédées par leur sujet, et sans doute par une solide dose d'adrénaline. 

Le groupe sarajévien Tmina ("obscurité") 
et son morceau "strani novinar" ("journaliste étranger").
Les images ne sont pas du groupe mais laissent deviner sa position sur la presse présente à Sarajevo.

Le journaliste et écrivain croate Boris Dezulovic fut l'un des rares journaliste "du coin" présent à Sarajevo durant le siège, une expérience qu'il relata dans un article remarquable dans le journal bosnien "Dani" (à lire ici si vous parlez la langue). Outre qu'il s'y livre à une certaine autocritique de sa propre adrénaline de l'époque (et d'une certaine inconscience), il y compare les journalistes internationaux à des "vautours", attendant au coin de Sniper Alley, que les soudards serbes postés sur les tours de Grbavica (quartier de la capitale sous contrôle serbe), ou sur les hauteurs boisées qui entourent la ville, fassent leur carton sur quelques civils dépourvus de gilets pare-balle, afin d'obtenir le bon cliché, la bonne image.


Signalétique pour ville assiégée
"Attention ! Sniper"

La cinéaste bosnienne Jasmila Zbanic a elle aussi interrogé le comportement des reporters à Sarajevo à travers son très beau film "Slika sa ugla" ("Photo prise au coin d'une rue") : elle y relate l'histoire de Biljana, une des plus belles femmes de Sarajevo avant guerre, dixit la cinéaste, blessée brutalement par les tirs d'un sniper à l'angle d'une rue, d'où surgit, quelques secondes après, un photoreporter français qui la mitraille à son tour ...avec son appareil photo, sans jamais lui porter secours. Le reporter obtiendra un prix international pour ses clichés. Biljana sera handicapée et traumatisée à vie. 

Extrait du documentaire de Jasmila Zbanic

La lecture des BD de Joe Sacco ne donne pas non plus un portrait tellement flatteur des journalistes sur place, toujours à l'affût du moindre coup et de l'exclusivité. Encore une fois, aucun anathème, ni généralisation, et il sans doute facile de juger un travail effectué dans des conditions d'une extrême violence. On me répondra aussi sans doute que le boulot des journalistes n'est pas d'évacuer les blessés, mais de "rendre compte". Toujours est il que de nombreux Sarajéviens ont eu le sentiment d'avoir affaire à des "vautours" et qu'il aurait été intéressant de questionner la position du journaliste dans une situation de guerre. 



"Bienvenue en enfer !"
L'un des graffitis les plus célèbres de Sarajevo assiégé.

Enfin, dernier point alimentant mes réserves, aucun compte-rendu de ce qui s' est déroulé à "Sarajevo 2012" n'est disponible. Le site lui-même de la manifestation se limite à quelques remerciements et une jolie galerie-photos des retrouvailles, que l'on imagine sans peine émouvantes, sans que ne figure un retour sur les échanges et rencontres qui ont rythmé l'événement. D'où un sentiment de réunion en vase clos, un peu égocentrée. Dommage. Encore une fois, "Sarajevo 2012" avait sa raison d'être, mais il n'est pas interdit de s'interroger sur certaines limites et impasses de la manifestation comme du métier.


"Sarajevo, capitale culturelle de l'Europe"
L'affiche du festival Sarajevska Zima de 1994 résume 
avec tristesse la perception des habitants de Sarajevo assiégé sur leur propre situation.
(N.B. : malgré les conditions, une certaine vie culturelle a continué durant le siège)

Tout ceci me rappelle les travers de la classe politique, des médias, voire de la plupart d'entre nous en Occident, durant le conflit bosnien. Ce mélange de consternation, de bons sentiments, de paternalisme, d'intellectualisme boursouflé, qui s'exprima souvent par des actions un peu vaines, dérisoires et parfois carrément à côté de la plaque. 


Je me souviens d'un duplex à la télévision française entre une brochette d'intervenants soigneusement sélectionnés, au Conseil de l'Europe à Strasbourg, et une brochette de citoyens sarajéviens, à Sarajevo, sous les bombes. Côté français, ce fut évidemment un déluge de propos lénifiants et masturbatoires sur le fait que "le pays des droits de l'homme ne peut tolérer cet assassinat inacceptable d'une civilisation multiséculaire à deux heures d'avion de Paris" et autre blablas sur "les valeurs européennes que portent en eux les Bosniaques". Chaque belle phrase percutante était applaudie par les VIP présents.
Côté Sarajevo, point de grandes envolées lyriques et rhétoriques, mais du concret, du "bon, ça va, merci, on sait que c'est moche ce qui nous arrive, mais là en fait, vous allez faire quoi ?!"...Un intervenant sarajévien précise sèchement qu'à Sarajevo personne n'applaudit aux belles phrases et préconise en déconnant, avec cet humour noir typique des ex-Yougoslaves, l'ouverture de "corridors pour les skieurs" sur les anciennes pistes olympiques pour relancer le tourisme. Sourires convenus et crispés côté français. Je n'ai jamais oublié cette émission comme noeud gordien du décalage entre notre confort bourgeois, nos indignations à distances, et la réalité brutale de la capitale bosnienne. 


A part ça, à Strasbourg comme ailleurs, on a brûlé des bougies pour les Sarajéviens, on a jeté des fleurs dans les rivières, on a manifesté contre la guerre, en se rassurant que "là bas, ils sont heureux de savoir qu'on ne les oublie pas" (Mais bien sûr !). Ces rituels dérisoires étaient peut être, pour les plus sincères d'entre nous, l'exutoire de notre impuissance, mais aussi le requiem de notre génération en pleine gueule de bois, après qu'elle eut cru un bref instant, devant les gravats du Mur de Berlin ou dans la movida des boîtes underground de Prague fraîchement revenu à la démocratie, au grand rêve d'une Europe unie, jeune, rock'n'roll, et débarrassée de ses démons. 



Une poignée de courageux ont cependant tordu le cou à leur impuissance et sont partis, loin du terrain des idées, sur le terrain tout court de l'action humanitaire. Respect à eux.

Pour le reste, dans nos manifs et nos petites actions militantes, nous avons aussi vu avec dégoût que les bases de nouveaux enjeux se posaient : il a fallu supporter dans le cortège les islamistes agressifs qui avaient déjà flairé le filon bosniaque, et détecter les opportunistes de l'indignation. Des concerts de rock étaient là pour conclure les rassemblements : "Faites du bruit pour la Bosnie"...Sarajevo, une cause "in" aux actions vaines. Une ville qui était, à sa façon, "à la mode", presque une "trade mark", sur laquelle il était de bon ton d'avoir un avis. 


Sarajevo, un atout indéniable dans un CV, comme me l'affirma le plus sérieusement du monde à l'époque un étudiant à l'Ecole des Arts Décoratifs de Strasbourg que j'eus l'heur de connaître, trop ravi de participer à un atelier avec l'artiste sarajévien Jusuf Hadzifejzovic, invité en résidence par l'école et la Mairie de Strasbourg. Ma ville natale se sentait assez concernée par le drame sarajévien. Sans doute le destin de l'Alsace, elle aussi soumise aux grandes lignes de forces de l'Histoire, offrait-il quelques similitudes avec celui de la Bosnie-Herzégovine. La grande Bibliothèque Universitaire de Strasbourg avait elle aussi brûlé lors du siège prussien de 1870, comme le fit sa cousine de Sarajevo. Strasbourg est ainsi devenue "ville refuge" et a accueilli par exemple l'écrivain Velibor Colic. En dépit de cette mémoire proche et de ces quelques liens tissés avec le monde artistique, que reste-t-il aujourd'hui ? C'est peut être maintenant qu'il faudrait à nouveau agir, développer des échanges, former, investir...Je parle de Strasbourg mais la remarque est valable ailleurs. Si quelques ONG et initiatives individuelles continuent d'entretenir, non sans une certaine précarité, les liens avec Sarajevo et la Bosnie-Herzégovine, le territoire est délaissé aujourd'hui par la sphère médiatique, le discours officiel et les faiseurs d'opinion.



Durant le siège, il était courant d'invoquer l'ancrage "européen" de la capitale bosnienne. Le fait que le conflit yougoslave se déroule sur le sol européen, territoire que l'on croyait préservé, mais aussi l'architecture et les paysages, ont contribué à juste titre à cette sensation de proximité, d'identité commune. D'où d'ailleurs l'usage ad nauseam de l'expression "à deux heures d'avion de Paris". Ce sentiment européen partagé était certes fort sympathique et pas injustifié, mais il avait parfois tendance à prendre quelques libertés avec l'Histoire. Ainsi, il était fréquent de confondre Sarajevo dans la Mitteleuropa, cet espace mi-intellectuel, mi-géographique, ce continent imaginaire dont Vienne, Prague, Budapest étaient/sont les épicentres, et dont chaque habitant est forcément un écrivain en rupture de son milieu bourgeois ;-)  et dont les romans interrogent l'histoire complexe et le multiculturalisme de ces cités mythiques.

Afin de célébrer le multiculturalisme "mitteleuropéen" de Sarajevo, on a absolument voulu en faire une ville littéraire, "intellectuelle", un territoire où chacun serait écrivain. Non pas qu'il n'y ait pas de littérature à Sarajevo, bien au contraire, et celle ci est fort riche et intéressante, mais cet argument littéraire, d'ailleurs bien alimenté en France, pays où, c'est bien connu, chacun est écrivain également, est devenu lui même un cliché qui d'une certaine façon a enfermé Sarajevo dans une sorte de mythe. C'est bien sûr un mythe séduisant, positif, pavé, comme l'enfer, de bonnes intentions, et pas dénué de fondements réels, mais il me semble que ce qui caractérisait cette ville, avant la guerre, c'était que son multiculturalisme n'était pas une posture intellectuelle, littéraire ou "gauche caviar", une réalité vécue par la seule élite cultivée, mais un phénomène éminément populaire, spontané, quotidien, transversal. L'ouvrier, l'artisan, le commerçant, le paysan s'y retrouvaient, tout comme le médecin, l'avocat ou l'enseignant, et c'est d'ailleurs cette foule bigarrée, au delà des des appartenances "ethniques" et des milieux sociaux, qui battit le pavé pour la paix et la coexistence, quelques jours avant que ne démarre "le siège le plus long de l'Histoire du XXe siècle".

Peu de jours avant le début du siège, les Sarajéviens de tous milieux et confessions, descendent en masse dans les rues et occupent le parlement de Bosnie Herzégovine, avec pour seuls objectifs la démission du gouvernement, constitué de partis nationalistes incapables de s'entendre, et la PAIX !


Aujourd'hui, plus personne n'invoque la Mitteleuropa, ni ne parle de "Sarajevo-l'Européenne", hormis peut-être Courrier International qui, prophétique (hum!), voyait Sarajevo en capitale de l'Europe unie (hum!) en 2026 (hum! hum!) dans un jeu concours lancé en 2006. Désormais, on préfère se demander quand donc la "Bosnie" (toujours amputée de sa soeur l'Herzégovine dans la langue parlée) va-t-elle entrer dans "l'Europe" ou saluer hypocritement "les progrès réalisés" dans le rapprochement vers "l'Europe", avec cette confusion insupportable (pour tous les peuples des Balkans, d'ailleurs !) entre Europe et Union Européenne. Surtout que cette confusion a longtemps pris la forme de longues files d'attente devant les consulats des pays qui sont, eux, "dans l'Europe". Si Sarajevo n'est ni dans la Mitteleuropa, ni dans l'Union Européenne, elle est bien située en Europe, n'en déplaise à tous ceux qui, par paresse intellectuelle ou par excès de novlangue médiatico-politique, ont oublié que l'Europe court de l'Atlantique à l'Oural, et accessoirement du Cap Nord aux plages de Chypre, via même quelques grands écarts vers les monts du Caucase et les rives du  Bosphore...


 "Moi aussi je rentrerais bien dans l'Europe"
Autocollant à la mode en Bosnie-Herzégovine.
La phrase joue sur un jeu de mot intraduisible entre BiH (initiales de Bosna i Hercegovina) et "bih" qui est la marque du conditionnel.


Sarajevo, il est vrai, est beaucoup moins "sexy" qu'à l'époque. Le multiculturalisme légendaire de la cité, qu'il était de bon ton d'invoquer tout en posant fièrement dans les ruines de la Bibliothèque, se meurt, la diversité religieuse ne sera bientôt plus qu'un souvenir. La tolérance et le fameux "esprit de Sarajevo" résistent encore ça et là, mais ne tiendront guère longtemps, face aux coups de boutoirs de l'obscurantisme religieux, de la situation économique, et des appétits centrifuges des Serbes et des Croates de Bosnie-Herzégovine : tel est le cocktail indigeste qu'on trouve dès qu'on quitte le bar de l'Holiday Inn et ses gin-tonics. De fait, aujourd'hui, beaucoup de hérauts exaltés, de pleureuses droits-de-l'hommistes, ont abandonné le Sarajevo de 2012 à ses problèmes et à sa complexité. 

L'un des nouveaux visages de Sarajevo, "carrefour des civilisations"


Les changements profonds qui minent la société sarajévienne (dont se blog s'est déjà fait l'écho), et qui l'éloignent "de l'Europe", ne sont vus que sous l'angle de la "division du pays" et de "l'irresponsabilité des politiques locaux". Certes, c'est là une réalité indiscutable qui doit être dénoncée. Mais on aimerait aussi trouver plus de prises de position qui pointent les erreurs de l'Occident, hier comme aujourd'hui et sans doute demain : l'absence de vision et de stratégie, le paternalisme arrogant, le machiavélisme cynique, l'islamophobie rampante, l'intérêt général sacrifié aux intérêts nationaux. 

François Mitterrand et Alija Izetbegovic en plein bain de foule dans Sarajevo assiégé.
Résultat aujourd'hui : une Allemagne "forte" et des wahhabites agressifs.

On aimerait que quelques paroles ébranlent aussi le mélange d'indifférence confortable et de peur irrationnelle des "immigrés des Balkans" qui animent nos pays durablement lepénisés. Seuls hier face aux obus, les Sarajéviens sont bien seuls encore aujourd'hui, et, on l'a déjà dit, leur tentation du repli est également le fruit de notre propre repli et de nos incompréhensions. 

 L'UE à Sarajevo : juste pour customiser les tramways !

C'est finalement le drame de cet anniversaire : quelques articles, quelques focus, deux-trois "dossiers Bosnie" ou "Sarajevo : 20 ans après", et pfffuit ! Plus rien. Pas de questions. Pas de prospectives. "Retour en France et à l'actualité". 

L'Holiday Inn vu par l'industrie du jeu vidéo

Signe des temps, Sarajevo est désormais le thème de jeux vidéos où l'on peut jouer au sniper et buter des Sarajéviens en réseau. Cette arrivée du siège de Sarajevo dans le monde des consoles sonne comme le cruel symbole d'une fausse normalité. 


A l'image d'autres jeux se déroulant durant la deuxième Guerre Mondiale ou dans un futur post-apocalyptique, "Sarajevo sur play station" "détemporalise" l'histoire récente de cette ville, comme si cette histoire était terminée, rangée, classée, prescrite, et que la normalité revenue autorisait que cette histoire rejoigne le domaine du jeu. Chacun sait ici que, même si elle n'occupe plus que les écrans de gamins gâtés "à deux heures d'avion de Sarajevo", et non plus ceux du "20 heures", cette histoire n'est pas finie et la normalité est encore loin...


N.B. : Les images intitulées "Sarajevo : cultural capital of Europe", "Welcome to the olympic games", "Sarajevo park" et "Wake up Europe" ont été éditées par les infographistes sarajéviens du groupe "Trio" durant le siège. Retrouvez les, découvrez l'ensemble de la série ainsi que des photos du siège sur cet excellent site dédié.


A suivre sous peu dans Yougosonic, un portrait de la scène rock de Sarajevo durant le siège...

8 commentaires:

  1. Salut,

    Je vais à tout bientôt à Sarajevo, j'ai absolument hâte de découvrir celle que l'on nomme 'la Jérusalem d'Europe'. Petite question concernant cette 'fameuse' photo du Punk habillé en treillis militaire, clopant, avec pour fond 'Welcome to Sarajevo'... vraie photo? Merci d'avance pour ta réponse, cette image m'intringue

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  2. Bienvenue par ici, Lise

    Cette photo est en effet "fameuse", elle a abondamment tourné dans les médias du monde entier durant le siège de Sarajevo. C'est un peu une image symbole. Et oui, c'est une "vraie" photo !
    Perso, je l'ai pêchée sur le net, mais impossible de savoir qui en est l'auteur et où elle a été publiée en premier. J'ai cherché mais rien trouvé.

    Reste une image forte, d'un mec, probablement amateur de punk, mais qui se retrouve au front à défendre sa ville. Le treillis n'est pas ici un look, une mode, l'homme en arme à droite ne laisse pas de doute sur la situation de celui qui se grille une clope, nerveusement d'ailleurs, sans doute lors d'une accalmie.

    Au passage, sur les liens entre punk, rock et Sarajevo durant le siège, je t'invite à lire le post qui suit celui ci : http://yougosonic.blogspot.fr/2012/06/rock-around-bunker.html

    Bon séjour dans cette ville fascinante, et au plaisir.

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  3. Hello,

    Merci pour ta réponse. Alors, en définitive, je trouve cette photo encore plus belle que jamais. Rien de plus beau que le 'patriotisme' et la bravoure de ce mec. J'ai hâte de visiter cette ville, et j'espère prendre des photos intéressantes. En attendant, ton blog vaut le détour, je viens de temps à autres y lire l'un ou l'autre article.

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  4. Merci pour le compliment sur le blog, et encore une fois, bon séjour à Sarajevo !

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  5. l auteur de la photo avec "Biljana"est Luc Delahaye

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  6. Voici le lien de la photo : http://24.media.tumblr.com/tumblr_lv6xqmHnZW1qh3l69o1_500.jpg. Sinon il suffit de taper "Luc délayaie "sur Google et vous trouverez la photo rapidement car c est une des plus célèbre .
    Sinon je trouve ce blog très réussi et intéressant !

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  7. B-invogue : Merci pour ce complément d'info utile.

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