vendredi 24 février 2012

POUR EN FINIR AVEC EMIR KUSTURICA

Certains me reprocheront sans doute mon obsession quasi maladive à dénoncer les dérives d’Emir Kusturica, tendance particulièrement visible sur Facebook, où la moindre éructation du cinéaste, du haut des cimes de son Küstendorf, suscite fiel et agressivité de ma part.   
Sans doute le caractère systématique de mes attaques doit lasser ou irriter, mais « Küstürika », comme disent ses fans français (qui paradoxalement n’ont jamais fait l’effort d’apprendre la bonne prononciation : « koustouritza »), m’insupporte, ainsi que toute l’idolâtrie qui l’accompagne. 
 
Tant qu’une minette tendance « Martine va à Guca » coupera brutalement un vieux Béru en pleine bringue pour mettre « Kalashnikov » à la place, tant que le mot « Küstürika » suscitera des « c’est géniaaal » aveuglés, tant que notre ministre du « désert culturel français en marche » lui décernera la légion d’horreur, tant que des festivals pseudo droits-de-l’hommistes l’inviteront avec le tapis rouge, tant que No Smoking Orchestra chantera en France ses hymnes pro-génocidaires sans que le public en soit informé, tant que les journalistes français continueront de pratiquer les interviews passe-plat (« vous reprendrez bien une autre question consensuelle, M. Küstürika ? ») … Bref, tant qu’on continuera à le présenter comme un type formidable sans aucune prise de distance, je risque de m’allumer encore…


Et si on en finissait avec Emir Kusturica ? Voici compilé et décortiqué, un abécédaire subjectif et non-exhaustif de l’intox Kusturica...

 
Ainsi parlait Kusturica

 
« - [M.Kusturica], aimeriez vous retourner un jour à Sarajevo ?
-  qu’est ce que vous voulez que j’aille faire dans une ville où on ne peut pas manger japonais ? » (Süddeutsche Zeitung, 2011)


Sarajevo : cette ville n'a pas de restaurants japonais
n'y allez pas !
(c) Photo : Axelibre

« [Karadzic] est un hors la loi est les hors la loi me fascinent depuis ma plus tendre enfance, lorsque j’ai vu mes premiers westerns. Alors que la règle implicite des westerns était que l’on doit être du côté du shérif, par un même réflexe je me suis inscrit en faux avec la lecture dominante sur le conflit bosnien. Et par conséquent je ne pense pas que Karadzic soit ici le seul criminel de guerre(…). Ce qui m’a aussi fasciné, c’est la façon dont il a changé d’identité après la guerre.(…) L’homme est intéressant » (Süddeutsche Zeitung, 2011)

« La Republika Srpska est le projet le plus abouti de création d’une région européenne moderne dans les Balkans, car en elle se rencontrent les concepts politiques modernes et l’identité nationale. »
(Discours en novembre 2011 à Gradiska en Republika Srpska)


Kusturica lors d'un séjours chez les cosaques, en Russie.

"si j'étais russe, je voterais pour Poutine".
"La peur m'envahit quand je vois à la TV tous ces meetings dans les rues en Russie. La première chose qui me vient à l'esprit c'est, mon Dieu, espérons que la révolution bolchévique ne va pas se répéter".
"La révolution en Egypte a renvoyé ce pays 30 ans en arrière »...(Récente interview sur la chaîne russe NTV)

« Je me fiche de la démocratie. Si j’ai déjà ma propre ville, je peux aussi en choisir les habitants »( New York Times, 2005)
 
«La seule erreur de Milosevic a été de croire que les Serbes étaient 250 millions et de ne pas avoir deux bombes atomiques dans ses poches» (Le Figaro, 1995)

« Les Musulmans [de Bosnie-Herzégovine] ne forment aucunement une société multiethnique, et ce ne sont pas les Serbes, mais les Musulmans qui ont été les premiers à avoir constitué des stocks de munitions. » (interview à la télévision serbe RTS vers 92-93)



Aliénation volontaire

Küstendorf, Andricgrad et le futur patelin russe que le cinéaste prévoit de construire au dessus de Sarajevo, poursuivent, selon les dires de l’intéressé, l’objectif de contribuer au multiculturalisme. Ce sont des « villages utopies » (sic). Utopie, multiculturalisme, altermondialisme…Ces mots plutôt nobles et chargés d’une connotation progressiste sont pourtant aux antipodes de ce que représente la politique serbe des 20 dernières années. Le multiculturalisme à la Yougoslave a été assassiné durant la guerre, notamment depuis les hauteurs de Sarajevo, et avec l’aide de russophones orthodoxissimes comme le camarade Limonov.

Prétendre que la construction d’un village russe, à l’endroit même où le chantre du National-Bolchévisme jouait au tir-au-sarajévien, est un retour au multiculturalisme relève de l’escroquerie pure et simple, et de l’insulte aux victimes des snipers de Karadzic.
Imaginez que l’on construise un monument à la gloire de Bismarck aux Portes d’Oradour sur Glane et vous aurez une idée de ce que symbolise le dernier projet du cinéaste.

Le futur "village utopie" à la gloire de la Sainte Russie,
prévu sur les hauteurs de Sarajevo

(c) Photo : Novosti

Mais le raisonnement de Kusturica et des nationalistes serbes est depuis longtemps d’accuser les autres communautés yougoslaves d’être responsables de la mort du pays. Les Serbes auraient été ceux qui voulaient garder la fédération. Déduction logique de cet argumentaire bien rôdé, les Serbes seraient les défenseurs du multiculturalisme yougoslave. Kusturica profite de la montée de l’obscurantisme islamiste en Bosnie-Herzégovine et à Sarajevo (on en parlait ici), pour affirmer ce pseudo parti-pris multiculturaliste. Au passage, il détourne à la sauce grand-serbe l’héritage cosmopolite des Bosniens. On l’avait vu dans Béton sur la Drina, c’est en Bosnie-Herzégovine qu’on est resté attaché à l’idée yougoslave, dans sa dimension interethnique. C’est donc un véritable hold-up idéologique, qui, surfant sur un passé heureux et ouvert, et sur des concepts positifs, permet de maquiller l’idéologie nationaliste serbe, comme si celle-ci devenait tout d’un coup symbole de paix et de tolérance.

Quant à l’utopie, on se demande bien de quoi il s’agit, après les grandes réalisations de Vukovar, Srebrenica ou Sarajevo, et leurs conséquences d’ailleurs sur le bien être du peuple serbe lui-même, qui s’est, à son tour, retrouvé sous un tapis de bombe, lorsque OTAN en emporte le dent pour dent est venu siffler la fin de la partie.


Les grandes réalisations utopiques du nationalisme serbe à la fin XXe siècle

Tout ce processus précédemment résumé relève de l’aliénation volontaire, cette technique typique des idéologies fascistes et des régimes autoritaires, qui consiste à utiliser certains mots ou concepts pour en modifier le sens.  En France, Alain Madelin, chantre de l’ultra-libéralisme (ascendant casseur de gauchiste), utilisait à tout bout de champs le mot de liberté …qu’il opposait à celui d’égalité. L’aliénation volontaire, c’est aussi diaboliser l’adversaire en détournant son idéologie. C’est en gros la stratégie de la droite ultralibérale occidentale de faire passer, avec succès d’ailleurs, la gauche et l’extrême gauche dans le camp des réacs et des conservateurs.

Kusturica recycle ici tout un ensemble de termes et de courants empruntés à l’écologie, à l’altermondialisme (voir ci-dessous) et à l’extrême gauche pour servir en réalité la cause du nationalisme. Il reporte sur les Sarajéviens et les Bosniaques la responsabilité de la mort du multiculturalisme, sans se poser la question des responsabilités serbes en la matière. Aliénation rime avec mensonge par omission.




Altermondialisme

A entendre Kusturica, Küstendorf serait le temple de l’altermondialisme militant, une sorte d’éco-village avec ses produits régionaux, son absence de pubs, son festival de cinéma et ses boissons à la gloire du Che. 
Décrit comme ça, « Drvengrad » (le nom local, prononcer « Deurvènegrade »), la « ville en bois », aurait limite l’air d’être un Longo Maï balkanique ou une antichambre locale de Kokopelli
Et régulièrement, les Amélie Poulain et les Gadjos Dilo du webjournalisme tombent dans le panneau avec des articles semi-dithyrambiques sur ce patelin faussement authentique.

Première entourloupe, ce culte de Che Guevara. Sincèrement, qui y croit encore, à cette icône « alter » ? Chez Yougosonic, on adhère totalement à la thèse du grand barde hardcore Bosnien Damir Avdic (dont à déjà traduit des chanson ici et ) qui déclare que le « Che est une marque », comme Levi’s ou Mac’Do, du  branding qui permet de vendre des tee-shirts aux rebelles à la petite semaine. Une icône morte pour le grand Damir Avdic qui orne d’ailleurs la pochette de son album « Mrtvi su mrtvi » (« Les morts sont morts ») d’un squelette du Che. 




Comme on l’apprend aussi sur un forum anarchiste, on peut acheter à Kustendorf des jus de fruits estampillés Fidel Castro ou Tito, et Docteur Kustu nous prévoit aussi un parfum nommé Maradona (aux huiles essentielles de cocaïne ?) et un autre Saddam Hussein. Les prisonniers politiques qui moisissent encore dans les geôles de la Havane, ou les irakiens qui se remettent, entre deux attentas suicides et un coup de poing des forces US, des tortures subies sous la férule du « violeur de Bagdad », apprécieront l’humour à la mode de Küstendorf.
Mais il y a plus grave encore ! Mettre sur le même plan Castro, Tito, Che Guevara,  Maradona et Saddam participe de cette confusion idéologique typique de notre époque, alors que ces personnalités ne sont pas issues des mêmes contextes politiques et sociaux, et n’ont pas joué un rôle identique. Ils n’ont pas non plus de sang sur les mains à un même niveau, et n’ont pas eu, je pense, le même degré de sincérité dans leurs engagements. Quoiqu’on en dise, Le Che m’a toujours paru plus sincère et honnête (d’où son statut d’icône pop de gauche) que son acolyte barbu ou que le moustachu irakien. Tito est là bien sûr comme caution yougonostalgique. Quant à Maradona, sa présence véhicule une « Amérique Latine » hyper cliché, un cocktail indigeste où se rejoignent les mafias, le peuple opprimé, les sports de masse et la coca. Ajoutons que Kusturica avoue admirer Hugo Chavez et Noam Chomsky. Tout ça forme un palmarès où se côtoient la chèvre et le chou, le roi et son fou, la gauche libertaire et la gauche autoritaire. 






Castro, Saddam, Noam, Le Che
Cherchez l'erreur

Mettre tout ce monde ensemble est un processus réductionniste de nivellement dangereux qui consiste à faire passer de réels dictateurs comme Castro ou des populistes hyper ambigües comme Chavez (oui, je sais, je vais me faire lyncher par tous mes lecteurs les plus à gauche !), pour de braves gars idéalistes comme l’ont peut être été le Che ou comme le sont les yougonostalgiques les plus fervents. Cette façon d’agir s’apparente aussi au « Durafour-crématoire » et aux « détails » de Le Pen…On fait de l’humour avec des choses graves pour mieux les minimiser. Ici, on rigole avec Saddam et Castro, qui deviennent du coup limite sympas.

Last but not least, il faut savoir que cette démarche s’inscrit dans un courant de pensée très actif en Serbie depuis Milosevic, une pensée rouge-brune, qui fait que les nationalistes serbes ont su très habilement se positionner sur des créneaux comme la défense de la diversité culturelle, du « produire local/acheter local », et de la résistance à l’impérialisme américain. Kusturica le Serbe connaît ses classiques et surfe lui aussi sur cet altermondialisme aux couleurs de la Serbie. 

Beogradski Sindikat chante la bataille de Kosovo Polje.
La nation serbe, toujours en avance, au Moyen-Âge déjà ils faisaient du rap

C’est pour ça qu’il invite à son festival des groupes de rap serbe comme Beogradski Sindikat, « Le Syndicat de Belgrade », qui sous couverts de dénoncer à juste titre le « tous pourris » et l’impérialisme qui minent en effet la Serbie, se fendent de diatribes racistes anti-albanaises et donnent des interviews à des journaux comme la très facho « Nouvelle Pensée Politique Serbe » ( !).


On notera d’ailleurs que le petit Adolf  biélorusse Loukachenko (grand ami de Kustu, voir ci-dessus) se dit lui aussi anti-impérialiste. On conclura en constatant que tous ses « alters » serbes ne sont pas gênés par l’impérialisme russe de Poutine, qui avance ses pions dans le pays. Quand à l’alter de Kustendorf, glorifier une star du football, qui reste le sport où le capitalisme et la pop-culture de masse mettent le plus de billes, montre qu’il n’est  pas une contradiction près.




Business as usual
Pourquoi un vieux polémiste comme Peter Handke (dont je n’approuve pas, mais alors pas du tout, les plaidoyers pro-Milosevic) est il censuré par le Landerneau culturo-bien pensant français, alors que pendant ce temps là, le « Fellini des Balkans » se voit dérouler le tapis rouge, des palaces de Cannes aux marches du Sinistère de la culture, en passant par les colonnes de la presse bobo, et que son groupe No Smoking Orchestra, tourne dans le réseau des SMAC et des festivals français, sans qu’aucune pleureuse du politiquement correct ne pousse ses cris d’orfraie habituels. D’abord, je pense que Peter Handke (dont, encore une fois, je désapprouve les partis-pris sus-mentionnés) cherche surtout à régler ses comptes avec son pays d’origine, l’Autriche, dont il vomit la supposée bonne conscience petite bourgeoise et hypocrite, plus qu’à vraiment défendre l’idéologie grand-serbe. Il « se trompe évidemment de colère », pour paraphraser une expression connue, mais je ne vois pas pourquoi ses pièces de théâtre – qui ont marqué toute une génération de théâtreux, et où ne s’exprime aucune apologie de Karadzic - devraient être interdites !

Les raisons de ce « deux poids/deux mesures » sont simples : hormis une infime poignée d’intellos et de gens de théâtre, de surcroît à la marge du genre, Monsieur et Madame Toutlemonde se tamponnent grave qu’un écrivain germanique un peu misanthrope et à contre-courant soit censuré. De fait, les conséquences sur la fréquentation des « lieux de diffusion » sont minimes, et le milieu culturel peut ainsi se laver sa conscience à moindre frais.



Avec No Smoking Orchestra et Emir Kusturica, c’est en revanche tout un marché juteux qui fait les beaux jours des festivals d’été, des multiplexes de cinéma, et des magazines sur un axe à 360°, du quasi « people » à la presse « CAMIF/MAIF »…Avoir « l’orchestre des non-fumeurs » à l’affiche des « Estivals de Poissac sur Gironde » ou le beau Emir déclarant « je suis un macho tendre » en première de couverture de « Feminamag » (les noms ont été changés pour protéger les coupables), c’est s’assurer un bon retour en termes de tiroir caisse.


No Smoking Orchestra et son hit pro-Karadzic "wanted man"

Que le groupe chante « qui n’aime pas [Radovan Karadzic] devra nous la sucer profond », que le cinéaste déclare à la Süddeutsche Zeitung « Karadzic est un hors la loi et j’aime les hors la loi ( …) l’homme est intéressant » n’émeut pas visiblement les programmateurs ou les rédenchefs. Il est vrai que ces apprentis Skrewdriver à la mode balkanique jouent de la trompette en se faisant passer pour des gentils gitans et Emir sait bien se vendre en France comme le chantre du multiculturalisme.




C’est la fête au village !

Si l’on se base sur les films de Kusturica, les Balkans ne sont qu'une vaste zone rurale où évoluent des « bons sauvages » édentés et fracassés, faisant la nouba à grand renfort de rakija. Brueghel et ses villageois ripailleurs de la Flandre du XVIe peuvent aller se rhabiller ! Chez Kustu, c’est orgie à toute heure, et l’on tire aussi bien un coup tout court, que quelques coups de feu en l’air ! 





On circule en tracteur hors-d’âge ou en charrette, dans un univers champêtre « idéalisé » comme peuvent l’être Kustendorf et le futur "Limonov-Village" au dessus de Sarajevo. 
« Idéalisé », car qui visitera la campagne serbe, même brièvement, verra que pour la fête, il faudra repasser : misère, ennui, arriération, alcoolisme le disputent à l’exode rural. A vrai dire, la campagne se meurt au sud de Belgrade, et à sa façon, Kusturica célèbre un « paradis perdu », si tant est que ce paradis ait existé…Ce dont on peut douter, lorsqu’on écoute les témoignages locaux, ou qu’on se plonge dans certaines études historiques et ethnographiques de la région.

Le vrai visage de la campagne serbe : 
village abandonné près de Kursumlija
(c) Photo A. Stankovic/Blic

Ce n’est pas pour rien que les citoyens cultivés des villes d’ex-Yougoslavie vomissent bien souvent ce cinéaste chez qui la ville n’existe presque jamais (hormis dans ses premiers films), et qui a accentué en Occident l’image de gens des Balkans, certes joyeusement fêtards, mais « sauvages » et brutaux. Le philosophe slovène Slavoj Zizek a d’ailleurs maintes fois dénoncé cette vision tronquée des Balkans où l’on forniquerait et l’on boirait toute la journée



Le tzigane est bien sûr l’archétype de cet homo balkanicus un peu fruste mais sympathique : quand il ne s’occupe pas à entuber son prochain ou à claquer sa femme, le Balkanique selon Kusturica passe son temps à jouer sur la place du village avec ses potes de la fanfare. Le tzigane est la caution bien sûr : ça permet de passer pour un défenseur des minorités opprimées, et ça séduit le frenchy en mal d’authenticité et de Bohème cheap.

Promenez vous en Ex-Yougoslavie : y voit on à chaque coin de rue des orchestres de cuivre ? chaque passant est il ivre mort ? les serbes sont ils bloqués dans les bouchons en charrette à bœufs en jouant de l’accordéon ?




Quand aux coups de feu, oui, ça existe ! Les 5 morts et 12 blessés au mariage des Jovanovic ou des Petrovic, parce que le beau frère du cousin de Dragan a tiré en l’air, occupent régulièrement les rubriques « faits divers » des journaux, et à l’époque de Milosevic, les péquenauds mafieux qui ouvraient le feu en sortant des boîtes turbo-folk ont grandement contribué à ce que les « fêtards normaux » ne sortent plus nulle part…C’est comme ça, soit dit en passant, que l’underground nocturne de la capitale a crevé.

Bref, pour résumer, la fête selon Kusturica, c’est tout ce que déteste l’ex-Yougoslavie urbaine et citoyenne, cette Yougoslavie qui a été assassinée en même temps que le pays lui-même, et qui tente de se reconstituer aujourd’hui, non sans peines…
Mais Kusturica semble d’ailleurs détester la ville – sa construction de « villages » en atteste – à commencer par sa ville natale…



Escroquerie

La blague de l’altermondialisme, le faux plaidoyer yougophile, l’usage détourné de mots nobles et chargés de sens …tout cela n’est qu’une escroquerie, à laquelle il faut ajouter les concerts de No Smoking Orchestra, où les musiciens – outre les hymnes à Karadzic - font chanter « Ne Damo Kosovo » (« vous n’aurez pas le Kosovo ! », mantra serbe depuis Milosevic) à un public qui ne comprend pas ce qu’il chante…
Cette escroquerie du public est ici doublée de cette conception typiquement plouc et autosatisfaite, en vigueur chez tous les beaufs d’Ex-Yougoslavie : cette idée que les Occidentaux et leurs valeurs de tolérance et d’ouverture ne sont que décadence et laxisme, et qu’il n’est donc pas mauvais de bien entuber ces pieds-tendres !
 

Dans un autre registre, et contrairement aux grands exposés musicologiques figurant dans les livrets des CDs du groupe, qui prétendent que ce dernier, à l'instar de Goran Bregovic, aurait quasi inventé un genre musical, rappelons que les trois quarts de leur répertoire (comme celui de Tonton Goran) sont des vieilles chansons tziganes savamment repompées. Il est vrai que les pauvres tziganes, dans les Balkans du XIXe siècle, ne connaissaient pas les droits d'auteur...


La Femme selon Saint Emir

La femme chez Kusturica est soit une « mère », et prend alors la forme d’un être pur, mais fragile et effacé, soit une « salope », prostituée dans « Dolly Bell », maîtresse hystérique et aux mœurs légères dans « Papa est en voyage d’affaire », juste bonne à se faire baiser violemment, en se faisant déchirer la robe et se prenant quelques gifles. Ce n’est pas grave, bien sûr, car c’est une femme de mauvaise vie. Elle l’a bien cherché, pas vrai !? Tel semble être le message.
Il est très troublant de voir combien la femme est symboliquement associée dans certains films à la perte de l’innocence, et que cette perte d’innocence passe par une sorte de rite initiatique violent à son égard : dans « Te souviens tu de Dolly Bell », le mac punit la prostituée en lui faisant subir un viol collectif, exécuté par les gamins amis du héros (qui est, lui, amoureux d’elle). Leur perte de virginité s’effectue donc de façon violente, malsaine. C’est une scène lourde. Par ailleurs, ils trahissent au passage leur ami. Dans « Papa est en voyage d’affaire », le film se termine par une scène où le père du jeune héros, retrouvant sa maîtresse (qui l’avait trahit), se venge en la violentant sous ses yeux. Elle se fait violer, mais bon, elle a trahit le père du héros, ce qui est très mal : elle a donc mérité son sort. Voilà ce qui est sous-entendu. De son côté, le père du héros trompait sa propre femme, mais ça, bon, que voulez vous, ainsi va la vie, et puis c’était un bon papa, un peu rude, mais un brave gars au fond.


On ne peut évidemment pas s’empêcher de relier ces scènes, dépourvues au passage de toute distanciation du metteur en scène, à ce qui s’est passé durant les guerres yougoslaves, où le viol a été l’une des armes de guerre favorite des belligérants, lesquels n’éprouvaient aucun scrupule face à ces « femmes impures », car appartenant à l’autre communauté.
Je ne suis évidemment pas en train d’accuser Kusturica  de faire l’apologie du viol, ni que les viols de masse ont été perpétrés à cause de ses films. Au moment de « Dolly Bell », la guerre était encore loin et personne ne se doutait qu’elle arriverait. De surcroît, il n’est pas le seul, dans le cinéma yougoslave, à faire subir aux femmes les pires outrages. Mais il a indéniablement contribué à promouvoir le vieux codex machiste et traditionaliste du « toutes des salopes sauf maman », qui allait se décliner de façon exacerbée dans les coulisses des champs de batailles, une dizaine d’années plus tard.
 


« Grand cinéaste »

« Oui, OK, admettons c’est un facho (bonjour M.Godwin !) …mais ça reste un grand cinéaaaste ! » (à compléter avec le « géniaaal » évoqué précédemment). Combien de fois n’ai je pas entendu cette phrase, chaque fois qu’avec Madame Yougosonic, je gâchais la soirée à quelques jeunes kustumaniaques incrédules ?
Et bien non, désolé, je ne suis pas convaincu que Kusturica soit un si grand cinéaste. Certes, et afin de prouver que je ne suis pas si dogmatique dans ma virulence, j’avoue avoir aimé « Papa est en voyage d’affaire » (sans doute son film le plus sensible), ne pas avoir détesté « Te souviens tu de Dolly Bell » (si on fait abstraction de la pesante scène de viol au milieu du film), et « Chat Noir Chat blanc » tient la route dans son côté détente/« vente de cerveau disponible ». Même « La vie est un miracle » a quelques bons passages.
 
Cela dit, ces quelques qualités admises ne m’empêchent pas de penser que Kusturica nous fait depuis déjà 15 ans le même film, avec les grosses ficelles de cette pseudo-exubérance surjouée, de cette déjante autosatisfaite lancée à toute allure… Comme le disait un jour une commentatrice sur Facebook, « la virtuosité [de Kusturica] est finalement toujours un peu vaine ». C’est vrai qu’après 2h30 de vitesse, de biture, de verre cassé, de baston, de sexe et de coups de feu tirés en l’air, je suis toujours ressorti lessivé et vide…mais pas vide comme après un film qui vous bouleverse émotionnellement ou défie vos certitudes. Chez Kusturica, ne lui en déplaise, il n’y a souvent pas au final de message ni d’engagement…Quand la fête de ses films est finie, il reste juste le gros mal au crâne de la gueule de bois, mais aucunement des questions ou une pensée enrichie par quelques nouveaux horizons.

 
Quand à « Arizona Dream », c’est un excellent somnifère sur la ligne de bus Strasbourg-Belgrade, « Le Temps de Gitans » m’a paru assez suspect dans sa vision des tziganes et sa négation du bâtardisme…Et je n’ai pas vu le film sur Maradona parce que le foot m’emmerde et que cette star dopée jusqu’à l’os me semble n’avoir pas grand chose d’intéressant.



Liberté de la presse
La liberté de la presse s’arrête là où commence la très haute idée que Kusturica a de lui même et de sa grandeur morale. Les rares médias à avoir osé dénoncer les dérives nationalistes ou certaines zones d’ombre du réalisateur se sont pris des procès, et les journalistes qui lui posent des questions qui fâchent se font virer sans ménagement.
Pas question de remettre en cause la pensée ou les pratiques du nabab de Küstendorf.  

Au Monténégro, le journaliste et écrivain Andrej Nikolaidis (photo ci-contre) a été traîné devant les tribunaux pour avoir écrit que le cinéaste a été "la star médiatique de la machine de guerre de Milosevic". Après une procédure de plusieurs années, la cour constitutionnelle de la petite république a fini par annuler le jugement, au nom de la liberté d'expression, qui condamnait le journaliste à une amende de 5000 euros. 

D'autres ont moins de chance, comme le portail E-Novine, l’une des rares voix indépendante de Serbie, mélange du Diplo, de Rue 89 et du Canard Enchaîné. Ce journal est actuellement dans le collimateur de Kusturica, pour avoir, entre autres, republié un article de Pescanik (autre portail indépendant) évoquant, preuve à l’appui, les liens quasi avérés de Emir 007 avec les services secrets serbes, et pour attaquer régulièrement ses idées nauséabondes et révisionnistes.


Kusturica et à droite Sasa Vukadinovic, 
directeur des services secrets serbes

Kusturica réclame plus de 20 000 euros de dédommagement pour « douleur morale », une façon de tuer ce journal qui ne survit que de la solidarité de ses lecteurs et de maigres subventions d’une fondation américaine. E-Novine est l’un des derniers médias serbes à ne pas être aux ordres, à ne pas servir la soupe du « qu’est ce qu’on vit dans un pays formidable avec Boris Tadic ». 

 Jusqu'au bout contre l'obscurantisme serbe et balkanique,
Petar Lukovic, actuel rédac'chef d'E-Novine
Kusturica lui réclame 20 000 euros

Comme par hasard, E-Novine subit d’autres procès et harcèlements juridiques, souvent de la part de proches du pouvoir actuel, lequel ne fait rien pour réformer un appareil judiciaire pas encore « dé-Milosevicisé ». Mais Kusturica est très proche du pouvoir qui le considère comme une bonne carte de visite, avec son village alter, sa rock’n’roll attitude et son orthodoxie fervente.
En attendant, Kusturica, avec le courage qui caractérise les « vrais serbes », n’est pas venu à deux audiences de son procès contre E-Novine. La troisième fois, il était accompagné de dix mollosses…ce qui en dit long sur la « douleur morale » qui habite sa conscience…




Nous et Kusturica
Proche de l’extrême droite et des conservateurs serbes, Küstürika séduit chez nous une jeunesse de gauche branchée chanson festive, et des bobos alter-bios amateurs de musiques du monde. Paradoxe ? Le succès du cinéaste dans nos contrées francophones a beaucoup à nous dire sur nous même et sur notre perception de tous ces ailleurs exotiques que nous connaissons mal mais qui nous fascinent.



Les tziganes au cinéma : bohème foutraque et joyeuse

La vraie vie des tziganes dans les Balkans : bidonville à Belgrade

Le cinéaste nous a vendu des Balkans de la fête permanente et des rythmes endiablés. Mais aussi et surtout, il nous dépeint un monde préservé de la modernité et de ses perversités. Un paradis rustique, mais bigarré et bon vivant, où l’on croise des gens simples, libres et proches de l’état de nature : l’homme balkanique est un « bon sauvage », dont le tzigane est l’archétype. Sa misère est poétique, sa gouaille est frondeuse, on est séduit par ces tranches/tronches de vies bricolées et foutraques, dans lesquelles nous voyons l’authenticité et la simplicité qui semblent manquer à notre monde moderne.
 

On n’est pas loin du langage de la pub, de son bonheur surdimensionné et de ses clichés déclinés à l’extrême : le cinéaste utilise volontiers des couleurs fortes et tranchées à l’instar des publicitaires, il recycle les images d’Epinal à grand coup de shljivovitza et de cuivres débridés. Et forcément, ces Balkans en photoshop nous parlent plus que les images de guerre ou de misère que la région nous envoyait au JT.



Nous sommes même persuadés que ces films réhabilitent les peuples de la région. Oui, ils sont fous, mais sympathiques, semble-t-il nous dire. Hélas, cette folie débridée, dans la réalité, a précisément généré ces guerres et cette misère. Dans un film, les bons sauvages picaresques et déjantés, c’est rock’n’roll. Dans la vraie vie, les mêmes personnages jouent la déjante et la rock’n’roll attitude à Vukovar, Sarajevo, Srebrenica et autre, et là, c’est beaucoup moins drôle.


Les Balkans au cinéma c'est la fête !
Dans la vraie vie, à Vukovar fraîchement "libérée" par l'armée "serbo-fédérale"...



La guerre au cinéma : furieusement érotique !
En vrai, à Sarajevo

Le problème, c’est que nous refusons de voir cet aspect, aliénés que nous sommes par les faux mythes alter et notre paternalisme. Nous ne savons plus nous intéresser aux autres visages des Balkans, car nous ne connaissons que celui-ci, confortés dans notre vision par ces bras armés du cinéaste que sont les Goran Bregovic, No Smoking Orchestra, les fanfares et le Balkan beat. 

Ka-lash-ni-kov ! 
Sympa pour danser à 3 heures du mat' à la fête chez Dédé

Kalashnikov dans la vraie vie.
Il vaut mieux savoir courir vite que danser.

Tout n’est certes pas à jeter dans cette musique, mais elle a installé en nous durablement les clichés et les mythes kusturiciens. Dans notre élan d’humanisme et au nom du respect des cultures « primitives », nous ne pouvons pas imaginer que le bon sauvage balkanique évolue, change, se « modernise ». En fait, nous lui dénions tout autre droit que celui de rester fidèle à cette image que nous projetons sur lui. Plutôt que d’aller à Exit, nous préférons Guca.


Bacchanales balkaniques pour occidental éthylique : 
le festival de Guca

Belgrade nous ennuie car elle ne correspond pas à cette image préconçue d’une ville où les fanfares jailliraient à chaque coin de rue. Nous ne comprenons pas certains jeunes d’ex-Yougoslavie pour qui les  fanfares et Kusturica, c’est le sommet du beaufisme et de la ringardise. Ils nous parlent électro, punk ou hip hop, nous répondons Boban Markovic et Goran Bregovic. Les Balkans sont pris dans nos rêves, et « quand on est pris dans le rêve de quelqu’un d’autre, on est foutu » (Slavoj Zizek citant Deleuze).

Film de Kusturica ou image de la guerre ?




(Thèse, antithèse,) synthèse

Comprenons nous bien : dans l'absolu, Kusturica a le droit de rouler pour la Grande Serbie dans sa variante la plus extrême, même si ce sont des idées que je désapprouve totalement. Mais qu’il tombe clairement le masque et assume ses choix. Que les médias fassent leur travail et que le milieu culturel se pose quelques questions.

Enfin, on a le droit d’aimer ses films ou sa musique, mais il n’est pas interdit de s’interroger sur ce qu’ils véhiculent, et de savoir à qui on a affaire. Dont acte.

6 commentaires:

  1. D'accord avec toi. Les serbes sont mal barrés avec des gros beaufs mégalos comme lui... On parie qu'un jour il se présente à l'élection présidentielle ?

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  2. Merci pour cet article TRES TRES interessant qui apporte une autre image de notre "ami" Kusturica

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  3. Un mythe s'effondre pour moi, fan de sa musique et de ses films (pour ceux que j'ai vu), mais, merci de m'ouvrir les yeux.
    bein ça va me faire la même chose qu'avec Dali: je vais continuer à aimer l'oeuvre (même si je vais la regarder d'un autre oeil du coup) mais alors l'homme... Je savais plus ou moins que c'était un con, mais là c'est tendu quand même.
    Je vais continuer à regarder parfois ses films, à écouter la musique, mais jamais il n'aura mes sous pour un de ses concerts.

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  4. Bravo, j'espère que ton article va ouvrir les yeux à beaucoup de personnes !

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  5. C'est un article très intéressant, je n'avais pas cette perspective sur cet homme et son oeuvre. Je regarderais à nouveau certains passages de ses films pour appréhender vos références.

    J'aimerais toujours Kusturica en tant qu'artiste car ses films durant mon adolescence ont été une réelle source d'inspiration et la musique de Bregovic une grande bouffée d'oxigène; il y a aura doréanavant un '' mais'' ..

    Merci bien.

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    1. Aucun souci, on peut bien-sûr apprécier l'oeuvre et ne pas partager mes réserves sur celle-ci, tout en restant conscient des choix idéologiques du personnage. Quant à Bregovic, si son oeuvre me paraît véhiculer les mêmes clichés que celle de Kusturica, force est de constater que lui n'a jamais exprimé d'animosité envers aucune communauté d'ex-Yougoslavie et est resté assez fidèle à l'héritage multiculturel de ce pays disparu.

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