vendredi 25 mars 2011

INDIGNEZ-VOUS ! VERSION YOUGO

Yougosonic revient en musique sur les manifestations qui agitent la Yougosphère, où rappers et rockers ont anticipé le mouvement, en mettant des mots sur le malaise.
 
Un œil sur le Japon, qui vit un très mauvais épisode de Spectreman, un autre sur la Libye, où viennent buter les espoirs démocratiques du monde arabe, la presse francophone a peu suivi – le mot est faible – les manifestations qui secouent actuellement la Croatie, et la Bosnie-Herzégovine (BiH), où – à la surprise générale – même la très apathique Republika Srpska (RS) – connaît un début de contestation. On est certes loin encore d’un mouvement de fond qui remettrait en cause le pouvoir quasi plénipotentiaire du nabab de Banja Luka Milorad « Mile » Dodik, d’autant que l’opposition – comme en Serbie sous Milošević – semble peiner à se structurer…et à maîtriser certains problèmes d’ego. Mais le fait que les « services spéciaux » de tonton Mile aient tenté d’intimider les étudiants qui appelaient à manifester le 19 mars, est un signe de nervosité qui ne trompe pas… Bref, la chape de plomb, si elle est encore bien pesante, commence à se fissurer, avec un élément de taille : aux antipodes des gesticulations nationalistes des politiques, les mouvements civiques s’organisent au-delà des fameuses appartenances nationalo-confessionnelles. Les serbes de « tra Nula » (« Zéro Pointé ») en RS sont en (bonnes) relations avec le mouvement plutôt bosniaco-sarajévien de « Dosta ! » (« Assez ! »).

Certes, la scène rock en BiH dénonce la situation depuis longtemps. En 2006, Dubioza Kolektiv appelait déjà à la grève générale pour dénoncer, d’une part l’incapacité des leaders des trois communautés à former un gouvernement fédéral, d’autre part le train de vie des politiques et de l’administration pléthorique, nés de la « cantonisation » du pays.



En écho, les bien nommés Unutrasnja Emigracija (=Emigration Intérieure) de RS, ont également appelé à la grève et au blocage des institutions pour faire trembler le pouvoir. Aujourd’hui, ce n’est plus seulement sur scène mais bien dans la rue que le ras-le-bol s’exprime.



 Si la presse de la francosphère ignore ces événements, c’est qu’outre le fait que les Balkans ne l’intéresse souvent que quand les passions s’y enflamment, ces mouvements citoyens ne sont pas complètement lisibles pour notre cartésianisme politiquement correct à la mode CNN : on ne déborde pas à priori de compassion pour les anciens combattants de RS, bras armé des grands nettoyages des années 90, engagés dans un bras de fer avec le pouvoir qui ne verse plus leurs indemnités (les caisses sont vides).
Et on n’est pas tellement plus chaud envers leurs « confrères » croates qui protestent contre le pouvoir en écoutant Thompson, une sorte de Trust local qui chanterait du Robert Ménard. Pourtant, le fait que les piliers traditionnels des pouvoirs en place soient en train de prendre le chemin de la contestation est – là aussi – un signe qui ne trompe pas.

A côté de cette opposition tendance testostérone, s’agitent heureusement des groupes un rien plus sympathiques à notre conscience progressiste et cosmopolite : comme en Egypte, c’est la génération Facebook qui initie le mouvement, toute cette jeunesse aux perspectives limitées, alors qu’ailleurs on vit des années fac giga-cool avec Erasmus, et on s’envole festoyer en low-cost le week-end à Berlin ou Barcelone. Cependant, la contestation dépasse aujourd’hui largement le cercle des 18-30 ans.  

Plus globalement, on voit aussi fleurir sur le net de la Yougosphère des appels à la grève, au soulèvement, des pensums titrant « 10 raisons de s’insurger »…Last but not least, des Yougos expatriés en France ont traduit « Indignez-vous », et le texte a été repris par différents portails indépendants avec un écho certain.
S’il est fort peu probable que les paysans croates ou les veuves de guerre de RS aient lu Stéphane Hessel, l’influence de ce qui s’est passé en Tunisie, Egypte et ailleurs au proche et moyen Orient, est indéniable, décoinçant ceux qui hésitaient encore.
 



Longtemps refoulé en Croatie pour cause de guerre puis de reconstruction nationale, le malaise a quitté le cercle restreint des « dissidents », lorsque la presse révéla l’an passé que Tudjman, « El Libertador », comme on dirait en Amérique Latine, avait passé des accords secrets avec son meilleur ennemi Milošević, pour se partager la Bosnie sur le dos des Bosniaques. Auparavant, des témoignages comme celui de Miro Bajramović avaient déjà émoussé l’image officielle d’une guerre juste et la rhétorique en vigueur faisant des Croates un peuple raffiné ancré dans la Mitteleuropa, et donc différents jusque dans l’ADN de ces brutes serbes venues des Balkans. 

"Comment on a massacré à Pakračka Poljana"...
Miro Bajramović, Croate raffiné


C’est pourtant bien en puisant dans les pires habitudes balkanique que les pontes du croatissime HDZ, ont régné sur le pays : clanisme, clientélisme, népotisme, délits d’initiés, blanchiment, pratiques mafieuses, complicités d’assassinats, déstabilisation d’Etats voisins, non-séparation de l’Eglise et de l’Etat, couverture de criminels de guerre… Au final, 20 ans après l’indépendance, leur bilan est plus que mitigé, bien en deçà des potentialités du pays, avec un taux de chômage élevé, une économie vendue corps et bien aux entreprises étrangères ou à quelques oligarques, et un spleen généralisé. La population ne reconnaît plus son pays, à l’image de ce que chantent les rappers de Hram.



Au lieu d’améliorer le niveau de vie, l’Etat se préoccupe de problèmes ultra-fondamentaux comme bien distinguer la langue croate du serbe, subventionner l’Eglise, développer le tourisme de masse de façon très peu décroissante. Ce qui fait que bientôt le béton bunkerisera la côte de façon irréversible, du Stradun de Dubrovnik aux corsos de Rijeka.Quant aux revenus du tourisme, les Croates se demandent, comme le rappeur Denno, où ils sont passés. Au passage, celui-ci brise le tabou balkanique en affirmant clairement qu’ici « c’est les Balkans ».


 
Le vrai déclic de la mobilisation est venu avec l’affaire de la rue Varšavska à Zagreb, une agréable rue piétonne du centre ville plantée d’arbre. Le sulfureux maire Milan Bandić et un promoteur immobilier local, ont décidé – au mépris entre autres du plan d’occupation des sols (POS) – d’y construire des logements de standing et une rampe d’accès à un parking souterrain qui ruinerait à jamais cette rue. Cette « bruxellisation » du centre de Zagreb a alors cristallisé le mécontentement face au mépris des politiques, Bandić trafiquant le POS, et les autorités ignorant les recours légaux introduits par les opposants. 


Déjà irrités par l’urbanisation sans concertation du littoral, les manifestants rassemblés sous la houlette des écologistes de « Zelena Akcija » (« Action Verte ») et du mouvement de réappropriation urbaine Pravo na grad (Jeu de mot entre « Droit à la ville » et « Droit sur la ville ») ont engagé – pacifiquement - un bras de fer de plusieurs mois avec les autorités. Sous le motto « Ne damo Varsavsku » (« Nous ne donnons pas la rue Varšavska ») manifestations, sit-in, blocages du chantier, concerts, pétitions (plus de 50 000 signatures), désobéissance civile, ont rythmé la contestation, à laquelle les autorités ont répondu avec des méthodes peu digne d’une démocratie moderne : intimidation policière, arrestations d’opposants – dont des journalistes de médias indépendants.
Le groupe pop Elemental se fendit, lors d’un set acoustique sur Radio 101, d’un rap qui résumait la colère des manifestants : « Ceci est ma ville…Entends tu…Je ne bougerais pas d'ici !" et "On a cru que la justice nous donnerait raison, mais la justice est une pute". 

   

Aujourd’hui, Bandić et ses affidés ont gagné, et la rue Varšavska est murée et éventrée L’amertume est profonde, et est venue s’ajouter à la liste des insatisfactions d’une population à qui on demande toujours plus d’efforts, pendant que les politiques s’en mettent plein les poches.
 
A l’heure où la contestation s’amplifie, la question est aujourd’hui de savoir si c’est l’élément conservateur, plutôt nationaliste de droite, qui va dominer le mouvement, ou l’élément écolo-citoyen, plus modéré, voire si, à l’image de l’union sacrée qui a permis de renverser Milošević en Serbie, les deux vont s’unir pour le meilleur…mais peut-être pour le pire. Notre cœur penche ici bien sûr pour les seconds, et on se réjouit de cette fronde qui ébranle un peu les potentats en place, en attendant de voir la suite.

 
J’en profite pour annoncer (j’aurais sans doute l’occasion d’en reparler) que la prochaine édition de Balkans Transit, du 24 au 31/5 en Basse-Normandie, fera honneur à la Croatie. Un festival qui explore les Balkans loin des clichés et hors des sentiers battus. Dates à se retenir dès maintenant.


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